‹ La morale économiqueChapitre 126 sur 242 · LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE

le personnel et le matériel allaient diminuant ne purent continuer à mettre en culture toute l'étendue de terre qui se trouvait en leur possession. Dans les pays où la communauté était demeurée propriétaire du sol, et où à ce titre elle percevait des redevances plus ou moins fortes sur les terres livrées à l'exploitation, elle eut intérêt à faire au bout d'un certain laps de temps une nouvelle distribution de terres, adaptée aux changements survenus dans la situation et les besoins des occupants. Cette coutume s'est perpétuée dans un certain nombre de pays orientaux, notamment en Russie, où l'interdiction de l'émigration des exploitants agricoles, en créant un monopole au profit du seigneur qui s'était superposé à la communauté primitive, a augmenté artificiellement le montant des redevances. Dans les pays où la communauté cessa d'être propriétaire du sol cultivable, où elle en concéda la pleine propriété aux exploitants agricoles, soit que ceux-ci eussent les moyens de lui en payer le prix ou qu'ils fussent en mesure de lui fournir une redevance particulièrement élevée, ces exploitants-propriétaires purent librement, lorsqu'il leur arriva d'avoir trop de terre, en vendre ou en louer le surcroît à ceux qui n'en avaient pas assez. Ce dernier système favorisa beaucoup plus que le précédent le progrès agricole, en premier lieu parce que la communauté propriétaire ne pouvait procéder que par intervalles à la redistribution utile des terres, tandis que la vente ou la location individualisée s'opérait au moment même où les uns trouvaient avantage à vendre ou à affermer, les autres à acheter ou à prendre à ferme ; en second lieu parce qu'on ne s'avisait point sous le régime de la propriété communale d'améliorer une terre dont on pouvait être dépouillé sans indemnité s'il arrivait qu'on ne possédât plus les bras et le capital nécessaires pour l'exploiter tandis qu'on pouvait, sous le régime de la propriété individuelle, rentrer dans les frais causés par l'amélioration du sol, en le vendant ou le louant.

Tandis que la forme de la propriété immobilière se modifiait par suite de la création de l'agriculture, il devenait avantageux d'approprier l'homme lui-même, et l'esclavage prenait naissance. Par leur nature, la cliasse et même l'élève du bétail ne comportaient point l'emploi d'esclaves : il en était autrement de l'agriculture, des métiers et des industries qui en dérivaient ou que l'accroissement de la productivité de l'industrie alimentaire faisait surgir, la mouture du blé, la construction des habitations, le tissage des étoffes. Toutes ces industries, lorsqu'elles se trouvaient à l'état de croissance rapide, et il en était ainsi dans les contrées où la fécondité du sol favorisait le développement de l'agriculture, exigeaient un plus grand nombre de travailleurs que les entrepreneurs de cultures ou de métiers n'en pouvaient élever. Il arrivait d'ailleurs fréquemment qu'ils pussent se les procurer à meilleur marché autrement qu'en les élevant eux-mêmes. Tel était le cas lorsque la guerre et la conquête mettaient une population à leur merci. Auparavant, on massacrait les vaincus, sans distinction d'âge ni de sexe. On se borna désormais à massacrer les individus trop faibles ou trop indomptables pour être assujettis avec profit aux travaux de l'agriculture et des métiers. Tel était encore le cas, lorsqu'un prêteur ne pouvait obtenir le remboursement de son capital avec les intérêts qui lui étaient dus. A défaut d'autres propriétés sur lesquelles il pût mettre la main, il saisissait son débiteur et le réduisait en esclavage.

Les mêmes progrès déterminèrent un changement analogue dans la forme de la famille, en individualisant la possession des femmes et des enfants. Dans l'état de choses primitif, la famille se confondait avec le troupeau ou la tribu, et l'insuffisance de la production d'une part, les dangers que la pression de la concurrence animale de l'autre, faisaient courir à la communauté obligeaient celle-ci à réduire le nombre des femmes au strict nécessaire et, autant que possible, à se les

Page 1