LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE
procurer économiquement par voie de rapt. Il en fut autrement lorsque l'accroissement extraordinaire de la productivité de l'industrie alimentaire et l'augmentation de la sécurité résultant de la concentration de la population eurent permis et même rendu particulièrement profitable la multiplication des femmes et de leur croit. En devenant plus nombreuses les femmes purent cesser d'être communalisées. Désormais, les membres du troupeau ou de la tribu qui abandonnaient les industries primitives pour fonder une entreprise agricole purent entretenir une femme et même plusieurs pour leur usage exclusif. La famille se sépara de la tribu et en devint pleinement distincte. Toutefois, au début, la tribu ne se dessaisit de son personnel féminin que comme elle se dessaisissait de la terre : moyennant redevance. De là, la coutume en vertu de laquelle les propriétaires individuels de la portion de ce personnel qui leur avait été cédée de gré à gré étaient obligés d'en accorder, dans une mesure spécifiée, la jouissance aux autres membres de la communauté (1). Ce
(1) Au sein d'une société à l'état sauvage, aucun individu n'est eu situation de vivre isolé et de posséder quoi que ce soit en propre. Tout homme, sous peine d'extinction, doit l'aire parlie d'un groupe, dont i! subit nécessairement les exigences brutales : la propriété appartient à la communauté... Aussi semble-t-il qu'il faille rechercher dans l'histoire du droit de propriété la loi qui a présidé au développement du mariage; les deux institutions paraissent avoir obéi à la même formule : restriction progressive des droits de la communauté au profit d'un cercle toujours plus restreiut d'individus. A l'origine, le mariage comme la propriété était l'affaire de toute la tribu : il comportait un grand nombre d'ayants droit. Lorsqu'un des membres de la communauté enlevait une fille à quelque autre peuplade, toute la tribu l'épousait. De nos jours môme, chez certaines hordes sauvages, toute femme est encore de droit l'épouse de tous les hommes do la tribu, et celle qui essaie de résister aux droits matrimoniaux de l'un
des membres est passible d'une sévère punition Historiquement, le
mariage, — c'est-à-dire l'appropriation exclusive d'une femme par un seul possesseur, — apparaît chez les races inférieures comme une infraction aux droits do la communauté et partant comme la violation d'une loi naturelle; de là, à la considérer comme la violation d'une loi religieuse, il n'y
avait qu'un pas Sous l'empire de pareils sentiments, le mariage,
— ce crime qui emprisonnait la liberté des unions, — nécessita dans maintes contrées une expiation, et dut se payer au moyen d'un sacrifice momentané, quelquefois réitéré. La femme, pour se marier, fut astreinte
droit Huit par se racheter ou par tomber en désuétude, lorsque la propriété du personnel féminin eut été généralement individualisée.
La propriété de la femme entraînant naturellement celle de son croît, les enfants devinrent la propriété du père et, comme celle de la femme, elle commença par être illimitée. Le mari et le père purent user à leur gré de la femme et des cillants, les faire travailler comme de simples esclaves, les vendre ou même les tuer. Cependant, les enfants en grandissant, les femmes en se multipliant acquéraient un pouvoir et une influence avec lesquels le père de famille était obligé de compter, surtout lorsqu'il n'avait point à ses ordres un personnel nombreux de serviteurs. Les enfants devenus hommes faits voulurent se soustraire à l'exploitation paternelle, et il fallut bien se résoudre à les émanciper. La monogamie a été le produit d'une influence analogue. A l'origine, le père de famille vendait ses filles au prix le plus élevé possible, sans stipuler aucune condition limitative de l'usage de cette propriété. L'accroissement de la richesse et de l'influence de la femme agirent ensuite pour imposer à l'acheteur le mariage monogame. La loi civile et la loi religieuse sanctionnèrent cette stipulation restrictive, dans les pays où la richesse s'était assez accrue et où l'influence de la femme était devenue assez puissante pour la faire établir. Ailleurs, la polygamie continua de subsister, au moins dans les classes de la population
à racheter par une période « d'hétaïrisme » les bonnes grâces de la divinité offensée. Telle est l'origine vraisemblable de ces usages plus bizarres encore que scandaleux, dont l'antiquité classique nous a conservé le souvenir et qui blessent si profondément notre sentiment moderne. Il ne faut pas voir dans les singulières coutumes qui se rattachent aux cultes des Mylitta, Anaïtis, Aphrodite et autres déesses de la fécondité, le produit d'uu simple dérèglement des mœurs, mais surtout des pratiques survivant h un ancien droit religieux, qui ne disparaissait que lentement devant le nouveau principe civil du mariage.
A. Giraud-Teulon, Les origines de la famille. Le mariage, infraction aux droits de la communauté.