LIVRE V. — LA GENÈSE DE LA MORALE. 2ol
ainsi dire, illimité; on pouvait l'estimer à la somme totale des valeurs personnelles, mobilières et immobilières qui étaient préservées de l'expropriation et de la destraction.
Dans les luttes entre les peuples civilisés, l'appât d'un profU direct était généralement le mobile déterminant de la guerre. L'association politique propriétaire d'un Etat déclarait la guerre à la société propriétaire d'un Etat supposé plus faible, en vue d'augmenter l'étendue et les profits de son exploitation, soit que ces profits provinssent de la mise en valeur de ses domaines territoriaux par des esclaves ou des serfs, ou du produit des impôts et redevances qu'elle prélevait sur ses « sujets », soit enfin qu'ils consistassent dans les tributs qu'elle imposait d'une manière ou d'une autre à l'État vaincu. Si ces divers produits dépassaient la somme des frais et dommages de la guerre, l'opération se soldait par un bénéfice. Cependant, les profits du vainqueur sont toujours et nécessairement réalisés aux dépens du vaincu. La perte que celui-ci subit consiste dans les dépenses que la guerre lui a coûtées et les dommages qu'elle a occasionnés à ses sujets, dans la diminution des revenus provenant de la perte d'une portion plus ou moins grande de son terrritoire, enfin, lorsqu'on lui impose un tribut ou une indemnité de guerre, dans l'obligation de fournir ce tribut ou de payer cette indemnité ; mais, à l'époque où la guerre était une nécessité de la défense de la civilisation, le vaincu aussi bien que le vainqueur et les autres États de la communauté civilisée en tiraient un profit indirect, en ce qu'elle fortiûait leur appareil défensif, et ce profit indirect compensait et au delà les pertes et dommages que la guerre avait pu leur causer, dans un temps où la puissance du monde civilisé ne dépassait pas encore celle du monde barbare.
Un autre profit indirect non moins considérable provenait de la pression utile qu'exerçait sur toutes les brandies
de l'activité humaine ce mode naturel d'action de la concurrence politique à une époque où la concurrence industrielle commençait seulement à naître et à agir. Cette pression obligeait les États concurrents à développer au maximum leurs forces et leurs ressources, en vue de l'emporter dans la lutte. Toute guerre provoquait, en conséquence, tant dans l'industrie de la défense que dans la gestion gouvernementale et, par contre-coup, dans toutes les branches de la production une série de progrès qui augmentaient la puissance et la richesse de l'Etat vaincu aussi bien que celle de l'État vainqueur, et, grâce à la contagion de l'exemple, celle des autres membres de la communauté civilisée.
Mais lorsque, d'une part, la civilisation cessa d'être menacée par les barbares, lorsque, d'une autre part, les progrès du matériel et des procédés de la production et l'extension de ses débouchés eurent généralisé la concurrence industrielle, la situation changea. De productive la guerre devint improductive. Des deux éléments dont se composaient ses profils, l'un, le profit direct, réalisé par le vainqueur, se trouvait, au point de vue de l'intérêt général de la civilisation, compensé et au delà par la perte que subissait le vaincu. Au delà, disons-nous, car en admettant même que le vainqueur réussît à se faire rembourser tous les frais de la guerre, et à réaliser un profit par la cession d'un territoire et le prélèvement d'un tribut ou d'une indemnité, le vaincu perdait en sus toute la somme de forces et de ressources que la guerre lui avait coûtée. L'autre élément de productivité de la guerre, le profit indirect, consistant dans l'augmenta tion de la puissance de la civilisation et dans les résultats utiles de la pression de la concurrence politique, se trouva successivement diminué et finalement annulé.
Si l'on songe, en effet, que la puissance du monde civilisé est déjà telle que toute augmentation de sa force défensive et même agressive vis-à-vis du monde barbare est devenue
inutile; si l'on songe, d'un autre côté, que la concurrence industrielle est aujourd'hui assez générale et assez forte pour que sa pression utile remplace celle de la concurrence politique, on se convaincra que la guerre entre les peuples appartenant à la grande communauté des échangistes ne couvre plus ni directement ni indirectement ses frais. On s'expliquera aussi qu'après avoir été, depuis la naissance de l'humanité, considérée comme nécessaire et même d'institution divine, elle commence à être regardée comme un fléau et qu'on s'applique à chercher les moyens d'y mettre fin.
Cependant cette recherche ne devrait-elle pas être superflue? Du moment où une industrie quelconque ne couvre plus ses frais, ne cesse-t-elle pas d'exister, sans qu'il soit nécessaire d'aviser aux moyens de la supprimer? Gomment donc se fait-il que la guerre continue de subsister, et même que la somme des forces et des ressources que la presque totalité des nations civilisées appliquent à cette industrie devenue improductive ait plus que doublé depuis un demisiècle , et aille toujours croissant ? L'explication de ce phénomène qui semble au premier abord en contradiction avec les lois économiques se trouve, comme nous l'avons constaté ailleurs (1), dans le maintien du régime de la servitude politique. Les États modernes, malgré les changements plutôt apparents que réels qui ont été apportés dans leur organisation, continuent à être gouvernés par des corporations de politiciens civils et militaires, auxquels la servitude politique permet d'imposer leur domination à la multitude. L'intérêt particulier de ces corporations, — où et de quelque façon qu'elles se recrutent, dans les classes supérieures, moyennes ou inférieures, par voie d'hérédité ou d'élection, — est d'augmenter le nombre des fonctions de toutes sortes qui leur fournissent leurs moyens d'existence.
(1) Les Lois naturelles de l'économie politique, quatrième partie, la servitude politique.
2oi LA MORALE ÉCONOMIQUE.
De là, l'accroissement progressif des budgets des Etats. Dans les pays où les familles qui fournissent les états-majors de l'industrie militaire sont peu nombreuses, en Angleterre par exemple, elles ne réussissent point sans difficulté, malgré l'influence dont elles disposent, à conserver et à développer cette industrie: aux États-Unis, où la guerre n'a été qu'un accident et où il n'y a point à proprement parler de familles dont les membres se vouent de père en fils à la profession des armes, c'est à peine s'il existe une armée. Mais il n'en est pas ainsi dans l'Europe continentale, où, en dépit des révolutions et des changements de régime, les familles au sein desquelles se recrutent les états-majors de la guerre sont demeurées nombreuses et puissantes, et où les fonctions rétribuées de la hiérarchie militaire sont préférées aux emplois de l'industrie et du commerce à cause du prestige séculaire dont elles jouissent et de la stabilité des revenus qu'elles procurent. Pour cette catégorie de familles qui n'a pas cessé de jouir d'une influence considérable dans la corporation ou la classe gouvernante, la guerre a continué d'être une industrie productive, qu'elle soit heureuse ou malheureuse. Si elle est heureuse, elle procure au personnel qui l'a dirigée toute sorte de profits et d'honneurs. Si elle est malheureuse, elle a pour conséquence l'obligation de développer et de perfectionner l'appareil défensif et offensif, et d'augmenter ainsi le débouché et les profits du personnel de la guerre et de ses attenances.
A la vérité, dans l'un et l'autre cas, la guerre se traduit pour le reste de la nation en une perte d'hommes, de capitaux et de revenus, à laquelle se joint une augmentation d'impôts, sans compensation d'aucune sorte. C'est pourquoi la multitude, qui vit non des fonctions officielles dont la rétribution est assurée en temps de guerre comme en temps de paix, mais de l'exploitation aléatoire des différentes branches de la production, se montre de plus en plus hostile à la guerre.