LIVRE V. — LA. GENESE DE LA MORALE. 2o
grès avaient été sensibles et ils avaient provoqué une diminution graduelle de la tutelle. Ils avaient déterminé la transformation de l'esclavage en servage, et du servage en colonat et en salariat. L'individu était devenu libre dans une portion de plus en plus large de la sphère de son activité, tout en continuant cependant à être soumis pour l'exercice d'un certain nombre de ses droits et de ses devoirs à la tutelle de la communauté ou de la corporation dont il était membre et de l'État dont il était le sujet, en demeurant, de même, assujetti à des servitudes plus ou moins motivées par l'intérêt commun.
L'homme aspire naturellement à la liberté, car toute tutelle est pour lui une entrave, une gêne et lui inflige une souffrance. Sans doute, lorsqu'il ne possède point la capacité nécessaire au self-government, et qu'il est écrasé sous le poids de la responsabilité de ses actes, il finit par s'apercevoir que la liberté est pour lui un présent funeste, et il aspire à revenir à la tutelle. S'il en est empêché, si la liberté lui est rendue obligatoire, il finit par succomber sous ce fardeau, après une période de décadence, de misère et de souffrance. Dans les derniers siècles de l'ancien régime, l'accroissement de la capacité morale dans les classes supérieures et, en particulier, dans la classe moyenne avait surexcité le besoin de liberté et rendu insupportable l'ensemble des coutumes, des lois et des règlements de tutelle, soit qu'ils s'appliquassent à la production ou à la consommation. Sous l'influence de ce besoin légitime de liberté, la demande d'émancipation s'était accrue, et tantôt par la voie des réformes, tantôt par celle des révolutions, elle avait obtenu satisfaction. Mais cette réforme de la tutelle s'était opérée sans une connaissance suffisante de l'état moral des populations. Elle avait été appliquée également et indistinctement aux individus capables du self-government et aux incapables, sans laisser même, en France du moins et dans
les pays où la réforme a été improvisée par voie de révolulion, la ressource de revenir à la tutelle.
Les maux qui résultaient et devaient résulter de cette réforme égalitaire et contraire à la nature ont été aggravés soudainement, dans une mesure considérable, par l'avènement de la grande industrie et de la concurrence industrielle. Ce nouveau régime, surtout dans la période où il se substituait à l'ancien, en produisant une crise de progrès inévitable, exigeait un accroissement correspondant de la capacité du self-govemment. Non seulement cet accroissement ne se produisait point — car l'homme ne peut se transformer lui-même aussi rapidement qu'il transforme son outillage — mais parmi les individus devenus libres et responsables d'eux-mêmes, un grand nombre, la majorité peut-être, n'était point capable d'user utilement de la liberté et n'avait point cessé d'avoir besoin d'une tutelle. D'un autre côté, la réforme, quoique radicale en apparence, avait été incomplète, et tandis que les uns avaient plus de liberté qu'ils n'en pouvaient porter, les autres n'en avaient pas assez.
Quand on étudie l'état actuel des sociétés civilisées et les maux dont elles souffrent, c'est là un phénomène dont il faut tenir largement compte. La capacité du self-govemment s'est accrue, elle dépasse sensiblement le niveau qu'elle avait atteint dans les derniers siècles de l'esclavage, du servage et du régime de la tutelle corporative ; mais si la liberté est demeurée au-dessous des besoins de la minorité qui possède au plus haut degré cette capacité, elle excède les besoins de ceux qui ne la possèdent pas, — et c'est, selon toute apparence, la majorité, au moins dans les classes inférieures.