‹ La morale économiqueChapitre 147 sur 242 · LIVRE V. — LA GENESE DE LA MORALE · texte numérisé non relu

LIVRE V. — LA GENESE DE LA MORALE

nauté, on ne concevait point que le marché pût être partagé, que deux ou plusieurs cultes pussent subsister dans le même État. L'idée de la tolérance religieuse ne pouvait naître qu'après qu'un culte scissionnaire eût été assez fort pour s'imposer à côté du culte dominant et que l'expérience eût montré la possibilité et les avantages de cette coexistence et de cette concurrence de deux religions. L'issue de la lutte dépendait du concours que la population et la corporation gouvernante apportaient à l'un ou l'autre des concurrents. La religion possessionnée, soit qu'elle fût unie ou simplement alliée à la corporation gouvernante, réclamait son concours matériel pour étouffer le schisme ou la nouvelle religion. Ce concours lui était communément prêté et une ère de persécutions violentes commençait. Si le nouveau culte ne trouvait pas dans la population l'appui nécessaire, s'il ne convenait qu'à une minorité, il finissait par être étouffé dans le sang de ses martyrs. S'il était au contraire mieux adapté que l'ancienne religion aux besoins du plus grand nombre, s'il faisait des prosélytes au sein même de la corporation gouvernante, celle-ci se tournait de son côté et mettait à son service le même appareil de répression qui avait été à l'usage de l'ancienne religion. Souvent, ce changement était sinon déterminé, du moins aidé par des mobiles médiocrement louables. Si la religion possessionnée avait accumulé de grands biens, si d'un autre côté la corporation gouvernante se trouvait appauvrie, celle-ci embrassait le schisme pour avoir un motif de s'emparer des biens du clergé. Toutefois, cette confiscation n'était possible que lorsque la plus grande partie ou tout au moins la portion la plus influente de la population était disposée à abandonner l'ancien culte; tel fut le cas dans les pays où le protestantisme se substitua au catholicisme. Mais quelle que fût la religion qui l'emportât dans cette lutte, elle exigeait l'expulsion de sa concurrente, ou si elle souffrait son existence c'était toujours

avec l'arrière-pensée de retrouver assez de puissance et d'influence pour la faire expulser. Néanmoins, si incomplète et imparfaite que fût cette manifestation de la concurrence, elle agissait pour substituer à des religions grossières et primitives des religions mieux adaptées aux besoins d'une civilisation plus avancée.

Le progrès industriel se fit jour par la même voie, malgré les entraves que lui opposaient les corporations en possession du marché. L'accroissement successif de l'aire de la sécurité, l'augmentation de la facilité des communications terrestres et surtout des communications maritimes, la découverte et la conquête de pays nouveaux ajoutaient incessamment de nouveaux débouchés à ceux que les anciennes corporations étaient en possession d'approvisionner. Engourdies par le monopole et la routine, celles-ci manquaient de l'esprit d'initiative nécessaire pour s'en emparer. Des scissions s'opérèrent alors parmi leurs membres, les plus entreprenants et les plus industrieux fondèrent de nouvelles entreprises, et ils trouvèrent un appui dans la corporation gouvernante, intéressée au développement des industries dans lesquelles elle puisait par la pompe aspirante de l'impôt une grosse part de ses revenus. Les anciennes corporations furent obligées de supporter la présence de ces intrus et même, à la longue, de souffrir leurs empiétements sur le marché dont elles avaient le monopole. Mais la tolérance économique devait être aussi lente à naître que la tolérance religieuse : d'une part, les nouvelles industries devenues riches et puissantes réclamèrent et obtinrent non seulement la suppression de ce monopole, mais encore la suppression des corporations ellesmêmes; d'une autre part, elles se firent attribuer à leur tour le monopole du marché intérieur par l'exclusion de la concurrence étrangère. Un progrès décisif n'en avait pas moins été réalisé, la grande industrie était née, et elle continua à se développer quoique avec plus de lenteur dans un marché que

les variations du régime protectionniste allaient rendre particulièrement instable et précaire.

Ainsi se sont accomplis par l'opération de la concurrence, et malgré les obstacles que cette opération a rencontrés, les progrès politiques, religieux et économiques qui ont changé l'état des sociétés de l'ère de la petite industrie et préparé l'avènement d'un nouvel ordre de choses.

Maintenant, si l'on veut s'expliquer la crise qui a signalé l'apparition de l'ère nouvelle, il faut, après avoir étudié les causes du progrès, examiner celles qui ont agi et qui continuent d'agir pour troubler sa marche régulière. Ces causes sont de diverses sortes. Mais on peut les rapporter à deux principales : le maintien de la servitude politique devenue inutile partant nuisible et le remplacement de l'ancienne tutelle par un régime de self-government obligatoire, appliqué à des individualités dépourvues de la capacité intellectuelle et morale nécessaire au self-government.

Ce sont là les deux grandes causes qui empêchent aujourd'hui la loi morale de s'adapter au régime de la grande industrie et de la concurrence industrielle. C'est à ces deux causes et aux phénomènes perturbateurs qu'elles ont engendrés, qu'il faut attribuer sinon toute la crise, au moins la partie de cette crise qu'il était au pouvoir de la prévoyance et de la sagesse humaines de prévenir.

Page 1