LES CAUSES DE LA CRISE. LE PROGRÈS INDUSTRIEL
Tout progrès du matériel et des procédés de la production est une cause naturelle et inévitable de pertes et de désordres temporaires. Le bien permanent que le progrès réalise s'achète toujours au prix de ce mal passager. L'introduction de machines et de procédés nouveaux, en obligeant de renoncer à l'emploi des anciens avant qu'ils ne soient hors de service, occasionne la perte d'une partie de l'outillage mis au rebut. Cette perte se multiplie sous l'influence du mode naturel de production du progrès. Une industrie ne se transforme pas d'emblée et d'un seul coup; le progrès qu'elle subit procède d'abord par quelque invention capitale, ensuite par une série de perfectionnements, et chacun de ces perfectionnements exige le renouvellement du matériel avant qu'il ne soit usé. Nous savons quels frais énormes ont occasionnés, depuis un demi-siècle seulement, les progrès du matériel de guerre en obligeant à mettre au rebut des armes encore neuves et qui même n'avaient pas encore servi. Si l'on pouvait faire l'addition des pertes analogues que le progrès a causées dans la multitude des branches de la production, — et il n'en est
pour ainsi dire aucune qui soit demeurée à l'abri de ses atteintes depuis la fin du siècle dernier, — on arriverait à un total bien autrement considérable. Cependant, cette perte ou cette dépréciation du matériel n'a pas été comparable à celle du personnel des industries en voie de transformation. En premier lieu, le progrès a eu pour résultat invariable de cbanger la proportion du matériel et du personnel nécessaires aux entreprises, et c'est au détriment du personnel qu'il l'a changée. Pour produire la même quantité de fils de laine ou de coton, par exemple, il a fallu plus de capital sous forme de machines et moins de travail. Le premier effet du progrès a donc été de rendre inutile une portion du travail employé et de priver ainsi de leurs moyens d'existence ceux qui la fournissaient. En second lieu, le progrès a détruit ou frappé de moins-value le capital d'aptitudes et de connaissances spéciales qu'exigeait la mise en œuvre de l'ancien matériel et qu'il fallait remplacer par des aptitudes et des connaissances appropriées au nouveau. Les chefs d'industrie aussi bien que les ouvriers ont dû faire un nouvel apprentissage, qui n'a pas été sans leur causer un supplément de pertes et de dommages. Ajoutez à ces différents articles les frais de la multitude des expériences avortées, souventfort dispendieuses, que les inventeurs avaient faites avant que leurs conceptions fussent arrivées à maturité et devenues pratiques, et vous aurez le compte de ce qu'on pourrait appeler le passif du progrès.
Ce passif se trouve, sans doute, largement compensé par l'actif, consistant dans l'amélioration générale et permanente que tout progrès introduit dans les conditions d'existence de l'espèce humaine. Les consommateurs d'un produit créé avec plus d'abondance et à meilleur marché peuvent appliquer la portion de revenus, dont le progrès leur procure l'économie, à l'achat d'une plus grande quantité de ce produit ou des autres; il en résulte avec une augmentation de leur bien-