LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE
être un accroissement de la demande générale des produits et par conséquent du débouché ouvert au capital et au travail. Mais ces effets bienfaisants du progrès ne sont ressentis qu'à la longue, et ils sont loin de compenser pour la catégorie spéciale des entrepreneurs , des capitalistes et des ouvriers de l'industrie transformée, les pertes et les dommages que le progrès leur fait subir. Or, comme un bien général et permanent et par cela même divisé à l'infini, dans l'espace et le temps, n'est ressenti que faiblement et ne produit chez ceux qui le ressentent qu'une impression peu profonde, parfois même à peine perceptible, tandis qu'un mal actuel et concentré sur un nombre limité d'individus cause au contraire une peine des plus sensibles, le progrès rencontre chez ceux à qui il porte dommage une impopularité et une résistance plus actives que ne le sont et ne peuvent l'être la popularité et l'assistance de la multitude à laquelle il profite, surtout si l'on songe que la portion la plus nombreuse de cette multitude se compose de la succession des générations futures.
On s'explique donc que le progrès ait été de tout temps considéré comme un ennemi par les producteurs auxquels il portait dommage. A l'époque où la généralité des industries se trouvaient entre les mains de corporations propriétaires de leur marché, ces corporations qui n'avaient à redouter aucune concurrence ne se contentaient pas de repousser le progrès, elles persécutaient les inventeurs qui le produisaient. Ce fut seulement lorsque l'extension déterminée par l'accroissement de l'aire de la sécurité et le développement des moyens de communication eût provoqué, avec l'appui ou grâce à la tolérance intéressée de l'État, la création de nouvelles entreprises, en dehors de leur juridiction, et surtout lorsque l'avènement de la liberté du travail et du commerce les eut dépossédées de la jouissance exclusive de leur marché que cet état de choses se modifia. Désormais, il semblait que la
porte fût ouverte au progrès, mais les industries issues de ta liberté ne tardèrent pas à s'unir aux industries auparavant privilégiées pour s'efforcer de la refermer. Elles eurent recours dans ce but au système, encore aujourd'hui en pleine vigueur, de la protection contre la concurrence étrangère.
Ce qui explique, s'il ne le justifie point, le développement général et extraordinaire de ce système, c'est l'inégalité des progrès de l'industrie d'un pays à un autre. En Angleterre par exemple, où l'industrie s'était émancipée plus tôt que sur le continent, elle avait commencé, plus tôt aussi, la transformation de son outillage, et les produits de cette industrie progressive allaient faire une concurrence ruineuse à ceux des industries en retard du continent. Cette concurrence, les industries continentales auraient pu la soutenir en réalisant des progrès analogues, mais il leur aurait fallu pour cela faire des efforts pénibles et s'imposer des sacrifices coûteux. Elles trouvèrent plus d'avantage à employer leur influence à faire interdire l'accès du marché national aux produits de l'industrie progressive. Les premiers résultats de ce système de restriction de la concurrence parurent aussi satisfaisants que possible et ne manquèrent pas de le rendre populaire. D'abord l'exclusion des produits de l'industrie progressive qui avaient commencé à pénétrer dans le pays, en créant un vide sur le marché intérieur et en provoquant l'exhaussement soudain et considérable des prix (n'oublions pas que cet exhaussement s'opère en raison géométrique) procura des bénéfices extraordinaires aux industriels qui avaient obtenu le monopole de ce marché ; ensuite, ils se trouvèrent exonérés de la nécessité urgente de sacrifier leur vieil outillage et de le remplacer à grands frais par un matériel perfectionné à l'égal de celui de leurs concurrents étrangers. A la vérité, ces avantages étaient acquis aux dépens des consommateurs, car la protection soumettait ceux-ci au paiement d'un impôt égal à la différence existant entre les prix et qualités des pro-