‹ La morale économiqueChapitre 150 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

duits de provenance nationale et ceux des produits de provenance étrangère. Mais cet impôt confondu avec le prix des choses n'en pouvait être aisément distingué, et d'ailleurs, considéré isolément, il n'enlevait au consommateur qu'une fraction insignifiante de revenu ; c'est pourquoi l'établissement d'un droit protecteur ne rencontrait chez lui qu'une faible résistance, tandis qu'il trouvait un concours énergique chez le producteur.

Cependant si, au lieu de se laisser éblouir par les résultats immédiats de ce système de restriction de la concurrence, on considérait ses effets ultérieurs et inévitables, on s'apercevrait qu'il achète un répit temporaire aux sacrifices et aux dommages inhérents à la production du progrès par un affaiblissement et des désordres infiniment plus dommageables. En premier lieu, s'il permet aux industriels protégés de réaliser des bénéfices exceptionnels, en créant par l'exclusion des produits étrangers un vide sur le marché intérieur, l'appât de ces bénéfices supérieurs à ceux des autres branches de la production ne manque pas d'attirer l'esprit d'entreprise, le capital et le travail, en sorte qu'à l'insuffisance de la production succède la surabondance et avec elle l'engorgement du marché, la chute des prix, l'abaissement excessif des profits et la ruine des entreprises excédentes, des entrepreneurs, des capitalistes et des ouvriers qui les desservent. En second lieu, le ralentissement du progrès déterminé par la suppression ou la restriction de la concurrence étrangère joint à l'exhaussement des frais de production, déterminé par l'application successive du système à toutes les branches de l'industrie nationale, rend cette industrie moins capable de soutenir sur les marchés du dehors la concurrence de ses rivales et l'expose à y être supplantée, dans un délai plus ou moins rapproché, par l'industrie des nations qui n'ont point eu recours à ce système décevant ou qui ont eu la sagesse prévoyante d'y renoncer.

Telle est actuellement la situation dans les pays où le système de la protection a continué à prévaloir. Les individus protégés y possèdent le quasi-monopole du marché intérieur, mais ce marché est naturellement limité en comparaison du marché universel. A mesure cpu'elles seront exclues de celui-ci, elles se trouveront obligées de réduire leur production et elles fourniront moins d'emplois et de revenus à l'esprit d'entreprise, au capital et au travail. Il faudra bien alors qu'elles renoncent à une protection qui les ruine, et plus elles tarderont à prendre ce parti nécessaire, plus leur chute deviendra inévitable.

Mais dès à présent on peut affirmer qu'en entreprenant la tâche impossible de préserver l'industrie des maux temporaires qui sont inhérents à la production du progrès, le système protecteur l'a vouée à un affaiblissement chronique, et qu'en prétendant lui épargner une crise momentanée il l'a exposée au péril bien autrement grave d'une décadence successive et mortelle.

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