LES CAUSES DE LA CRISE
L'ABOLITION DE l'aNCIL'N RÉGIME DE TUTELLE.
L'irruption du progrès industriel dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, préparée par une série de découvertes et d'inventions dans le domaine des sciences physiques et naturelles, devait, en vertu de la nature même de l'opération du progrès, engendrer une crise et nous venons de voir que le système qualifié de protecteur a eu pour résultat de prolonger cette crise et de la compliquer. Une autre cause a agi encore pour l'aggraver, nous voulons parler de la décadence et de la destruction finale de l'ancien régime de tutelle et de l'imposition du self-government à une multitude incapahle de le pratiquer. Aux maux provenant de cette cause sont venus s'ajouter ceux du système d'assistance institué pour y porter remède, et qui, de même que la protection ou l'assistance industrielle, a eu pour effet d'enraciner et de rendre chronique le mal qu'il avait pour ohjet de soulager.
L'esclavage, le servage, les corporations, les communautés, les sociétés de compagnonnage et les confréries opposaient des limites plus ou moins étroites au self-government de l'individu. A mesure que sa capacité intellectuelle et morale allait croissant de génération en génération, sous l'influence du travail régulier auquel il était contraint, et de la discipline à laquelle il était soumis, la tutelle lui devenait moins nécessaire et il aspirait plus vivement à s'en affranchir. Cet affranchissement s'opéra dans le cours des siècles, tantôt d'une
manière normale, par l'effet naturel de la croissance de la capacité du self-government et du bénélice qu'il procurait alors aux maîtres aussi bien qu'aux esclaves ou aux serfs, tantôt, au contraire, d'une manière anormale, ici retardé par une cupidité inintelligente et un aveugle esprit de domination, là hâté par une philanthropie plus ardente qu'éclairée, des révolutions et des guerres libératrices ou prétendues telles. Le maintien de la tutelle, quand elle avait cessé d'être nécessitée par l'insuffisance de la capacité gouvernante, entravait l'emploi utile des forces productives de l'individu, et le mal se trouvait encore aggravé par l'imperfection de cette tutelle, par la brutalité communément unie à l'incurie des propriétaires d'esclaves ou de serfs, auxquels faisait défaut le sentiment de leurs devoirs de maîtres et de tuteurs. L'émancipation hâtive d'individus incapables du self-government produisait un mal encore plus profond et étendu. Si l'on songe que même les individus les plus intelligents et les plus moraux, ceux qui composent l'élite de l'espèce humaine, sont loin d'exercer toujours utilement leurs droits et de remplir pleinement leurs devoirs, qu'ils commettent incessamment des actes immoraux dont les effets nuisibles se répercutent sur la communauté de leurs semblables, si l'on n'oublie pas que cette communauté était en voie de s'accroître avec une rapidité sans précédentsousl'infiuencedes progrès extraordinaires de l'industrie et des échanges, on pourra se faire une idée des maux que devait causer l'insuffisance de capacité de la multitude indistinctement libérée de l'antique tutelle. A la vérité, la puissance sociale représentée par l'Etat, la religion et l'opinion, restaient pour la guider et l'assister dans l'exercice de ses droits et l'accomplissement de ses devoirs, aussi bien que pour en réprimer les manquements, mais cet appareil de tutelle et de répression, en partie vermoulu, en partie trop neuf, pouvait-il suffire à une tâche démesurément agrandie? Abandonné à lui-même et désormais maître d'agir suivant