LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE
ses propres impulsions, mais responsable de ses actes, l'individu avait à remplir, pour résoudre le problème de son existence sans nuire à lui-même et à autrui, la série des devoirs que nous avons définis et analysés. Or l'accomplissement de ces devoirs exige impérieusement la mise en œuvre continue d'une somme considérable d'intelligence et de force morale. Les devoirs envers soi-même, par exemple, nécessitent assez de prévoyance intelligente pour commander à l'individu de pourvoir aux accidents de la maladie et du chômage, et aux besoins de la vieillesse, assez de force morale pour lui permettre de résister à ses appétits actuels, trop souvent excessifs ou vicieux, en vue d'épargner les ressources indispensables à la satisfaction de ses besoins futurs. Se conserver etaménager son revenu de manière à n'être, à aucune époque de sa vie, à la charge d'autrui, c'est une tâche difficile, même pour l'individu bien pourvu d'intelligence et de force morale, à plus forte raison pour celui qui n'en possède qu'une faible dose. Cette tâche se complique et s'alourdit lorsque l'individu, suivant son penchant et son devoir, vient à se charger de la responsabilité d'une famille. Il faut qu'il sache proportionner le nombre des êtres qu'il appelle à la vie et dont il est responsable, à ses ressources actuelles et éventuelles, de manière à subvenir entièrement à leurs frais d'élève, d'entretien et d'éducation jusqu'à ce qu'ils soient capables d'y pourvoir eux-mêmes. Il faut enfin qu'il s'impose les charges et les sacrifices qu'exige l'accomplissement de ses devoirs politiques, sociaux et religieux.
De plus, les ressources dont l'individu a besoin pour remplir tous ses devoirs, il ne peut se les procurer que par l'exercice utile de tous ses droits. Cet exercice utile, à son tour, est subordonné à trois sortes de conditions : la possession plus ou moins complète du droit, la capacité et la possibilité d'en user. Or, quelle était, sous ce triple rapport, la situation de la multitude des émancipés de l'ancien régime de tutelle, à l'époque
de l'avènement de la grande industrie? Comme nous le verrons plus loin, en leur imposant la charge et la responsabilité de tous leurs devoirs, on ne leur avait pas accordé la jouissance entière de la totalité de leurs droits : ces droits demeuraient limités par toutes sortes de servitudes politiques et économiques. D'un autre côté, le plus grand nombre ne possédait pas toute la capacité nécessaire pour les exercer; enfin, ces émancipés se trouvaient pour la plupart dans une situation telle qu'ils ne pouvaient profiter qu'à des conditions onéreuses des libertés limitées qui leur étaient acquises. Ceux-là, par exemple, et c'était le petit nombre, — qui étaient capables d'entreprendre une industrie disposaient rarement de la totalité du capital dont ils avaient besoin pour l'exercer avec fruit. Le grand nombre, dépourvu à la fois de la capacité et des ressources nécessaires pour fonder et diriger une entreprise ou y coopérer en participant à ses risques, était obligé de louer son travail en échange d'un salaire. Certes, l'obligation d'emprunter un capital pour fonder ou alimenter une entreprise agricole, industrielle ou commerciale, non plus que celle d'échanger son travail contre un salaire, n'impliquaient l'oppression et l'exploitation de l'emprunteur par le prêteur, du salarié par le salariant. Du moment où l'emprunteur était libre de débattre les conditions et le taux du prêt, l'ouvrier, les conditions et le taux du salaire, ces conditions et ce taux pouvaient être réglés d'une manière équitable et utile. Ni la forme sous laquelle le capital était emprunté, ni le mode de location du travail n'y opposaient d'obstacle, et c'est une vue superficielle des choses qui a fait condamner, comme vicieux par leur nature, le prêt à intérêt et le salariat. Seulement, s'ils peuvent être fixés d'une manière équitable et utile, lorsque les conditions en sont librement débattues entre les deux parties, ils ne le sont point nécessairement. Ils ne le sont que dans un état d'équilibre, qui ne peut être obtenu que par la