LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE
de l'État. A une époque où le peu d'étendue des marchés et la permanence de la guerre paralysaient l'action régulatrice de la concurrence, ces servitudes réciproques étaient indispensables à la sécurité de la production et de la consommation. Les coutumes suppléaient à la concurrence, en réglant le prix des produits et des services ainsi monopolisés, et quoique leur opération fût moins précise et exacte, elle établissait cependant une justice suffisante dans les rapports économiques. En effet, la coutume était le produit de l'opinion qui s'était formée, au moyen de l'observation et de l'expérience, sur le prix nécessaire des choses, qui s'était librement débattue entre les intérêts en présence et avait fini par s'imposer comme l'expression de la justice. Au-dessus de toutes les corporations vouées à la production apparaissait la corporation politique qui avait fondé ou conquis l'État, et comme les autres avait la propriété de son industrie et s'attribuait le droit exclusif de l'exercer dans toute l'étendue du domaine assujetti à sa domination, et qu'elle s'appliquait incessamment, comme les autres encore, à conserver et à agrandir, en vue d'en tirer le plus grand profit possible. Tous les individus vivant sur ce domaine étaient ses sujets, et, à ce titre, soumis aux restrictions et aux charges qu'elle jugeait nécessaire d'établir. G'étaitlasujétion oulaservitudepolitique. Aussi longtemps que les États en voie de civilisation ont été menacés dans leur existence par les invasions du monde barbare et que la guerre a été, par conséquent, un fléau inévitable, cette servitude était indispensable non seulement à la corporation maîtresse de l'État, mais encore à ses sujets, dont elle protégeait la vie et la propriété contre la destruction, et dont l'existence et les intérêts se trouvaient ainsi étroitement liés aux siens; de plus, la pression de la concurrence politique, manifestée par la guerre, l'obligeait, comme nous l'avons vu, dans son intérêt même, à ne point exagérer les sacrifices qu'elle imposait à ses sujets. Mais
lorsque le monde civilisé eut acquis une prééminence «l'oisive sur le monde barbare, la situation changea sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres. Tandis que le péril extérieur qui menaçait la vie et la propriété des sujets allait diminuant, la corporation propriétaire de l'État était excitée, sous l'influence de l'affaiblissement de la pression de la concurrence extérieure, à augmenter le prix dont elle faisait payer une protection devenue moins nécessaire. La guerre ayant cessé d'être permanente, les membres de la corporation politique, dont elle était l'occupation principale, se trouvèrent fréquemment réduits à l'oisiveté. Alors les qualités spéciales qui les distinguaient et qui s'étaient accrues et accumulées par l'hérédité, l'aptitude à la lutte et le besoin de l'exercer, auxquels se joignait l'appétit du butin et cette sorte de vanité qu'on appelle l'amour de la gloire, qui avaient leur emploi utile en temps de guerre, devenaient nuisibles en temps de paix. L'amour de la gloire, par exemple, dégénérait en un besoin maladif de surpasser autrui par l'ostentation d'une existence luxueuse. De là une augmentation de dépenses, à laquelle les profits intermittents et diminués de la guerre ne fournissaient point un accroissement correspondant de revenus.
Faute de trouver au dehors les ressources exigées par un train de vie plus dispendieux, la corporation en possession de l'État abusa du pouvoir que lui conférait la servitude politique pour déposséder de leurs biens les populations sujettes ou augmenter progressivement leurs charges. On la vit notamment profiter des schismes religieux et des querelles intestines du clergé pour confisquer les biens de son associée la corporation religieuse, en donnant l'exemple d'une pratique dont elle devait plus tard être victime elle-même. Les classes industrielles, devenues plus influentes, grâce à la paix qui les enrichissait, tandis qu'elle appauvrissait les maîtres de l'État, s'efforcèrent d'opposer un frein à leurs exigences ; une lutte s'en-