‹ La morale économiqueChapitre 156 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

gagea et se poursuivit avec des péripéties diverses entre la classe gouvernante et les classes gouvernées. Celles-ci n'aspiraient d'abord qu'à l'établissement d'une « coutume » limitative du droit que la servitude politique conférait aux maîtres de l'Etat sur la liberté et la propriété de leurs sujets. Il ne leur venait point et il ne pouvait point leur venir à la pensée, dans un temps où toutes les branches de l'activité humaine étaient placées sous le régime de la servitude, que la sécurité commune pût être assurée si la liberté et la propriété individuelles en avaient été affranchies; si les individus avaient été laissés libres d'accepter ou de refuser, dans les conditions et la mesure que comportait sa nature, le service indispensable que leur rendait l'État et d'en débattre contradictoirement le prix. Elles se bornaient à réclamer la limitation du pouvoir que la servitude politique conférait aux maîtres de l'État, et, comme instrument de cette limitation, le droit de contrôler les frais de production de leurs services et de consentir l'impôt destiné à les couvrir. Les résistances obstinées de la corporation politique à ces prétentions légitimes aggravèrent la lutte, et un jour vint où les classes industrielles, enrichies et conscientes de leur puissance, passèrent de la défensive à l'offensive. Comme elles avaient avec elles la multitude à laquelle elles fournissaient ses moyens d'existence, elles réussirent, tantôt en recourant aux moyens révolutionnaires, tantôt en employant simplement la puissance de l'opinion, à supplanter la corporation dominante ou à partager avec elle la possession et l'exploitation de l'État. Tel est le phénomène politique qui s'est produit ou qui est en voie de se produire depuis un siècle dans l'ensemble des sociétés civilisées.

Nous avons exposé en détail, dans de précédents ouvrages, les conséquences de ce phénomène (1). Nous avons montré

(I) Voir V Evolution politique et la Révolution et les Lois naturelles de l'économie politique, quatrième partie, la servitude politique.

comment et pourquoi un mouvement entrepris en vue de diminuer les charges que la servitude politique faisait peser, au profit de la classe gouvernante, sur la liberté et la propriété de la généralité des gouvernés, a eu pour résultat de les augmenter, comment et pourquoi ce même mouvement, qui avait pour objectif l'établissement de la paix entre les peuples, a abouti à une recrudescence artificielle de l'état de guerre. Les causes de ce retour en arrière se résument dans le maintien de la servitude politique à une époque où elle a cessé d'être nécessaire, où, par conséquent, elle ne peut plus produire que des effets nuisibles.

Il suffit d'ailleurs de jeter un coup d'œil sur le mécanisme de l'Etat, tel qu'il s'était perfectionné sous la pression de la concurrence, pour s'expliquer ces effets du maintien de la servitude politique. L'objectif de la classe ou de la corporation qui possédait l'Etat et l'exploitait à son profit, soit qu'elle en conservât la direction, soit qu'elle l'eût abandonnée ou concédée à une famille, cet objectif consistait à accroître la puissance et la productivité de son industrie. Dans ce but, les maîtres de l'État avaient travaillé de siècle en siècle à fortifier et à développer tous ses rouages politiques, militaires, administratifs, fiscaux, en même temps qu'à détruire ou à affaiblir, au dedans et au dehors, tous les groupements de forces qui auraient pu menacer son existence ou lui faire obstacle. Or à mesure que la puissance de l'Etat allait croissant, celle de l'individu se trouvait diminuée. En présence de l'Etat agrandi et unifié, tel qu'il existait en France, par exemple, l'individu était aussi faible et incapable de résistance que pouvait l'être Gulliver entre les mains d'un géant de Brobdingnac. Sa vie, sa propriété et sa liberté étaient à la merci des maîtres de l'Etat.

Sans doute, ce puissant organisme au moyen duquel on pouvait, en brisant toutes les résistances individuelles, rassembler toutes les forces et toutes les ressources d'une na-

Page 1