‹ La morale économiqueChapitre 157 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

tion et les employer à repousser les agressions du dehors, cet organisme avait été l'instrument nécessaire de la défense et de l'extension de la civilisation. Il avait préservé les peuples civilisés des invasions du monde barbare et leur avait permis de l'envahir à leur tour, de le conquérir ou de le réduire à l'impuissance. Mais cette œuvre achevée, n'était-il pas imprudent de laisser entre les mains des maîtres de l'État le pouvoir exorbitant que leur conférait la disposition de ce colossal instrument de domination? Le moment n'était-il pas venu d'affranchir l'individu de la servitude qui le livrait, corps et biens, à l'Etat? Les réformateurs de l'ancien régime en eurent le sentiment, à défaut de l'intelligence, lorsqu'ils remplacèrent la qualification de « sujet » par celle de « citoyen » ; seulement, en supprimant le mot, ils conservèrent la chose.

Sous le nouveau régime, l'individu est demeuré un « sujet » comme il l'était sous l'ancien et l'État est devenu plus puissant que jamais, grâce à l'accroissement des moyens d'action que les progrès de l'industrie et le développement du crédit ont mis à son service. L'individu, au contraire, est devenu d'autant plus faible. A la vérité, il est mieux protégé à certains égards contre l'abus de la puissance de l'État. Il l'est d'abord par l'accroissement de la facilité d'émigrer, quoique, en émigrant, il ne fasse que changer de sujétion ou de servitude. Il l'est ensuite par l'augmentation de la puissance de l'opinion publique et le développement de ses organes, enfin par les appareils constitutionnels plus ou moins ingénieux et efficaces qui ont été inventés pour réfréner la puissance de l'Etat. Mais si ces freins ont pu garantir dans une certaine mesure l'individu contre les excès de l'arbitraire et de l'oppression, ils n'ont pu le préserver de l'exploitation croissante de l'Etat.

Car cet énorme et puissant mécanisme de l'Etat après avoir été le palladium de la civilisation n'est plus aujourd'hui

qu'un «impie instrument d'exploitation. Soit qu'il demeure entre les mains de la classe supérieure qui le possédait jadis exclusivement, soit que cette classe ait été obligée d'en partager la possession avec la bourgeoisie, en attendant qu'il tombe entre les mains du peuple, il est employé à grossir artificiellement les revenus de ceux qui en disposent aux dépens du reste de la communauté. Et non seulement de la communauté présente, mais encore de la communauté à venir; car, lorsque les ressources de la génération actuelle ne suffisent pas aux appétits des exploitants de l'Etat, ils endettent sans scrupule les générations futures. Il en est ainsi dans toute l'étendue du monde civilisé et sous tous les régimes politiques, et comment en serait-il autrement ? Les maîtres de l'État n'ont-ils pas le pouvoir de contraindre l'individu, qu'il le veuille ou non, à leur fournir la portion de son revenu qu'ils jugent nécessaire pour subvenir à leurs dépenses ? N'ont-ils pas encore le pouvoir de l'obliger à se dessaisir d'une autre portion de revenu en faveur des intérêts influents avec lesquels ils doivent compter, s'ils veulent conserver leur domination et les profits qu'ils en retirent ? Comment n'useraient-ils pas de ce pouvoir?

Ils sont obligés d'en user et même d'en abuser. En raison même des profits et avantages extraordinaires qu'il confère à ceux qui en disposent, l'Etat est devenu la plus riche et la plus enviable des proies. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que, dans tous les pays du monde, une lutte incessante s'est engagée pour s'emparer de cette proie. Ici par le procédé des révolutions populaires ou des coups d'Etat militaires, c'est-àdire par l'emploi de la force brutale, là par la mise en œuvre des moyens dits constitutionnels, se résolvant dans l'intimidation et la corruption, les hommes qui vivent de la politique, les « politiciens » se disputent la possession et l'exploitation de l'État. Ceux qui s'en sont rendus maîtres sont obligés, quoiqu'ils en aient, de pourvoir d'emplois et de

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