‹ La morale économiqueChapitre 162 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

droits prolecteurs font obstacle à l'extension des débouchés des industries progressives auxquelles le marché intérieur ne suffit point, mais encore les tarifs de douanes étant incessamment modifiés suivant les influences auxquelles obéissent les politiciens de chaque pays, il en résulte une instabilité qui jette la perturbation dans toutes les branches de la production et rend précaires les moyens d'existence qu'elles fournissent. Il est évident que ces pertes et ces dommages causés parle progrès et aggravés par le système de protection contre le progrès se sont élevés à un total énorme depuis l'avènement de la grande industrie ; mais il serait difficile pour ne pas dire impossible d'en faire le compte.

On peut en dire autant des perles et dommages résultant de l'insuffisance de la capacité du self-govemment et de l'absence ou de l'imperfection de la tutelle nécessaire pour y suppléer. Cette insuffisance du self-govemment individuel donne naissance à deux séries de maux, selon qu'elle s'applique à la production ou à la consommation, à l'exercice des droits ou à l'accomplissement des devoirs.

Si l'individu demande ses moyens d'existence à la fondation et à la gestion d'une entreprise, sans avoir la capacité requise, ses affaires ne manqueront pas de péricliter, il ne pourra soutenir la concurrence de ses rivaux plus capables et il finira par la faillite. Lui et les siens descendront à un degré inférieur de l'échelle sociale et tomberont peut-être de chute en chute dans les bas-fonds du paupérisme. Si l'individu demande son revenu au placement de ses capitaux, son incapacité à les faire valoir les lui fera aventurer dans des entreprises peu sûres ou chimériques, où ils s'engloutiront. S'il est propriétaire exploitant du sol, il empruntera à gros intérêts pour agrandir un domaine qu'il cultive mal et deviendra la proie des usuriers. S'il appartient à la multitude qui ne possède point d'avances et vit au jour le jour de son salaire, son incapacité à gouverner ses affaires et sa vie le

mettra à la discrétion de ceux qui louent ses services. Comme le prix du travail ne peut se régler d'une manière utile et équitable qua la condition que ceux qui le débattent disposent, à un degré égal, de l'espace et du temps, l'ouvrier ignorant, imprévoyant et dénué, qui manque des informations et des ressources nécessaires suit pour se transporter dans les endroits où le travail est le plus demandé et le moins offert, soit pour suspendre son offre aussi longtemps que l'employeur peutsuspendre sa demande, l'ouvrier, placé dans cette situation, se trouve fatalement obligé de subir les conditions qu'on lui impose. Ces conditions, remarquons-le, les •entrepreneurs ne sont pas les maîtres de les rendre moins dures, en eussent-ils la volonté. La pression de la concurrence les oblige à user de tout l'avantage que leur confère l'incapacité de l'ouvrier à gouverner utilement son offre, pour abaisser le taux de la rétribution du travail. On s'explique ainsi l'insuffisance notoire des salaires et l'excès de la durée du travail dans les pays où l'industrie a réalisé le plus de progrès mais où il y a surabondance de bras. Remarquons encore que cet avilissement du prix du travail et l'abus de sa durée ne contribuent aucunement à enriebir, au moins d'une manière permanente, la classe des entrepreneurs et à assurer la prépondérance de leur industrie dans l'arène de la concurrence. A la longue, ils provoquent l'affaiblissement de la classe ouvrière et l'abaissement de la qualité du travail, soit que l'ouvrier, affaibli de génération en génération, ne puisse plus déployer la même somme de forces,, soit que le sentiment confus que son travail n'est pas payé ce qu'il vaut l'excite à ménager sa peine et à ne fournir à l'entrepreneur que le travail qu'il ne peut point lui dérober. La minutie et la rigueur des règlements d'ateliers, la multiplicité des amendes qui leur servent de sanction, dans les foyers de la grande industrie, suffiraient au besoin pour attester sur ce dernier point la décadence des mœurs des travailleurs.

Page 1