‹ La morale économiqueChapitre 163 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

Mais l'incapacité du self government individuel dans l'emploi du revenu applicable à la consommation présente ou future, engendre des nuisances plus graves encore que celles qui diminuent et rendent précaire la production de ce revenu, et en vicient la distribution. Dans les rangs supérieurs de la société, la vanité, l'orgueil, la luxure, le goût immodéré de la parure chez les femmes, encouragés par les progrès qui ont multiplié les articles de consommation et les ont mis chaque jour davantage à la portée du grand nombre, ont grossi le chapitre des dépenses improductives et nuisibles. Dans les rangs inférieurs, l'imprévoyance en matière de population ou plutôt le calcul vicieux qui multiplie les enfants en vue de l'exploitation hâtive de leur travail, la débauche, l'ivrognerie, l'insouciance de l'avenir agissent pour affaiblir et corrompre le personnel de la production avec plus d'intensité et de rapidité peut-être que le génie des inventeurs n'agit pour en rendre le matériel plus puissant et efficace.

A ces maux viennent s'ajouter ceux que cause la prolongation de l'existence d'un régime politique qui a cessé d'être adapté à la situation des sociétés civilisées. Ici la statistique peut nous renseigner au moins dans une certaine mesure. Nous connaissons le montant des recettes et des dépenses des États, nous savons de combien leurs budgets et leurs dettes se sont accrus depuis un siècle. Toutefois, il y a bien des articles, et non des moins importants, de leur passif sur lesquels nous ne possédons que des données incomplètes et incertaines. Si nous connaissons, d'une manière approximative, les pertes d'hommes et de capitaux que les révolutions et les guerres engendrées par la persistance du régime de la servitude politique ont occasionnées, nous n'avons aucune idée des dommages indirects dont ces révolutions et ces guerres ont été la source, en paralysant la production et en interrompant les relations commerciales. Si nous connaissons le montant des sommes que les impôts perçus au profit de l'État

enlèvent chaqueannéeauxcontribuables, nous n'avons aucune donnée positive sur celles dont les dépouillent les monopoles et les privilèges conférés sous un prétexte ou sous un autre à des intérêts influents. Nous ne pouvons pas davantage évaluer le dommage causé aux producteurs et aux consommateurs par les réglementations, restrictions et entraves de tous genres que nécessitent la perception des impôts et l'exploitation des monopoles et privilèges. Enfin, il est une autre catégorie de nuisance?, peut-être la pire de toutes, qui échappe entièrement aux évaluations de la statistique, nous voulons parler des dommages résultant de la corruption et de la démoralisation que la prolongation anormale du régime de la servitude politique entraîne et même nécessite. Ces dommages sont de diverses sortes, mais, quels qu'ils soient, ils se traduisent invariablement par un affaiblissement du pouvoir de créer de la richesse ou une excitation à la détourner de sa destination utile. La lutte pour s'emparer du mécanisme de l'État, devenu un instrument d'exploitation, détourne des industries productives un personnel de plus en plus nombreux, tandis que les nécessités de cette lutte le dégradent, en l'obligeant à employer le mensonge et la corruption pour arriver à ses fins. Quand il y est parvenu, quand il s'est emparé des fonctions publiques, il s'habitue à considérer ses fonctions comme le prix de sa victoire, il prend des habitudes d'arrogance, de despotisme et de paresse qui, en s'accumulant de génération en génération, diminuent son aptitude à produire des services efficaces. La lutte pour la possession et l'exploitation de l'Etat a encore pour résultat de susciter et d'attiser les haines, entre les différentes classes de la société, dont les politiciens concurrents réclament le concours et qu'ils excitent les unes contre les autres, en se posant en défenseurs de leurs intérêts et en redresseurs de leurs griefs réels ou supposés. Ces haines, en s'accumulant et en s'envenimant, produisent des explosions, grèves, émeutes, révolutions,

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