‹ La morale économiqueChapitre 164 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

dont ]a multitude paye les frais. Autant peut-on en dire des animosités nationales, que les politiciens sont intéressés à entretenir et à aviver, car elles servent à justifier, à défaut des invasions barbares, le maintien de la servitude politique.

Sous l'influence de cet ensemble de causes d'appauvrissement et de désordre, dommages temporaires provenant du progrès et dommages permanents provenant du système de protection contre le progrès, incapacité du self govemment individuel et persistance d'un régime suranné de gouvernement de l'Etat, le contingent de la misère, du vice et du crime s'est accru en même temps que celui de la richesse.

En considérant ce passif énorme et qui va partout en progressant, ne peut-on pas concevoir de légitimes inquiétudes sur l'avenir des sociétés, au sein desquelles il s'est creusé? Sans doute, l'actif de leurs moyens de production et de leur richesse s'est prodigieusement augmenté depuis un siècle, mais suffit-il de développer et de perfectionner le matériel et les procédés de l'industrie pour empêcher la décadence et la ruine d'une société? Si l'homme, au lieu de se perfectionner avec les instruments de sa production, s'affaiblit et se dégrade, s'il emploie à des fins nuisibles les produits qu'il devrait appliquer à l'extension et au développement de ses forces, un moment ne doit-il pas arriver où sa recette cessera de croître du même pas que sa dépense, où son passif dépassera son actif et où sa civilisation aboutira à une faillite? Des nations riches et puissantes ne sont-elles pas tombées en décadence et n'ont-elles pas disparu de la terre, sous l'influence des causes d'affaiblissement et de démoralisation que nous venons d'esquisser? Malgré tous leurs progrès, nos sociétés ne peuvent-elles pas redouter un sort pareil?

C'est là un péril sérieux et dont on ne se préoccupe pas assez, ébloui que l'on est par l'éclat prestigieux des conquêtes de la science et de l'industrie. Dès à présent, on pourrait prédire cependant que quelques-unes des nations qui jouent

les premiers rôles sur la scène du monde n'échapperont pas à une décadence préparée par l'incapacité du plus grand nombre de leurs membres à se gouverner eux-mêmes jointe à l'action dissolvante des vices de leur régime politique et économique.

Mais cette décadence ne saurait être universelle. Les mêmes lois naturelles qui ont agi pour sauvegarder l'existence de l'humanité et assurer ses progrès dans les premiers âges de la civilisation continueront d'agir pour la conserver et la faire avancer, en sacrifiant ses membres affaiblis et malsains. D'un autre côté, l'homme est libre de joindre son action intelligente et morale à l'opération matérielle et brutale des lois naturelles, pour faire sortir plus vite, et avec une moindre déperdition de forces, l'humanité civilisée de la crise qu'elle traverse. Comment ces agents de conservation et de progrès agiront ou pourront agir, voilà ce que nous avons encore à examiner.

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