‹ La morale économiqueChapitre 165 sur 242 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'action conservatrice de la loi de l'économie des forces, l'excès des dépenses publiques et la limite fiscale des impots.

Malgré le progrès extraordinaire des moyens de production et l'augmentation prodigieuse de la richesse depuis l'avènement de la grande industrie, le taux d'accroissement des dépenses des États a dépassé le taux d'enrichissement des individus qui sont obligés d'y pourvoir, en leur qualité de « sujets ». Dans les pays constitutionnels, tels que la France, l'Angleterre, les États-Unis, les nécessités de la lutte des partis déterminent par une impulsion pour ainsi dire mécanique, en dépit de toutes les protestations et toutes les résistances, l'augmentation plus ou moins rapide mais irrésistible du volume et du poids de l'État. Dans les pays despotiques, tels que la Russie, où il n'existe point à proprement parler de partis politiques, c'est la pression de la classe influente au sein de laquelle se recrutent les fonctionnaires qui tient lieu à cet égard de la lutte des partis. Mais le résultat est le même. Il convient de remarquer d'ailleurs que la destruction hâtive et artificielle de l'ancien régime de tutelle de l'individu a contribué à ce résultat, en rendant libre et par conséquent responsable de son existence une multitude, en majorité incapable du self government. Après la première ivresse de la libération, elle a ressenti de nouveau le besoin d'une tutelle, et à défaut d'une tutelle libre qui rencontrait dans les lois, les préjugés et les mœurs des obstacles insurmontables,

elle a demandé la tutelle de l'Etat, en apportant ainsi un secours efficace aux nécessités constitutionnelles et aux influences politiques qui agissent partout pour augmenter les attributions des gouvernements et élever le chiffre des dépenses publiques.

Que le progrès de ces dépenses dépasse celui de la richesse privée qui les alimente, l'endettement rapide et excessif de la presque généralité des États civilisés depuis la fin du siècle dernier l'atteste d'une manière irrécusable. En moins d'un siècle, les dettes des États européens se sont élevées d'une douzaine de milliards à environ 120 milliards, elles ont décuplé, en suivant une progression constante. Dans la dernière période de seize années formant moins d'un sixième du siècle, elles se sont augmentées de 45 milliards, soit de plus d'un tiers (1). Si les capitaux ainsi enlevés à l'épargne avaient été employés à des œuvres productives, ils auraient contribué à l'accroissement de la richesse, quoique probablement, dans une proportion moindre que s'ils avaient été laissés à la disposition de l'industrie privée, mais ils ont été absorbés pour les trois quarts au moins par des dépenses destructives et représentent une perte bien supérieure, celle de la richesse qu'ils auraient pu produire et celle de la richesse qu'ils ont contribué à détruire.

Le recours au crédit a permis aux gouvernements de se procurer des ressources qu'ils n'auraient jamais pu obtenir au moyen de l'impôt, mais il a rendu indispensable l'augmentation de l'impôt, en grossissant progressivement les intérêts de la dette publique. Presque tous les États européens sont obligés aujourd'hui d'élever le taux des taxes existantes, ou d'en établir de nouvelles. Ils déguisent et masquent autant qu'ils le peuvent cette augmentation des charges des contribuables en recourant aux impôts indirects qu'on ne voit pas de préfé-

(1) Alfred Neymarck, les Dettes publiques des États européens.

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