‹ La morale économiqueChapitre 169 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

l'œuvre de hordes sauvages et féroces qui ne laissaient sur leur passage que des ruines et des cadavres ; mais il était rare que des conquérants, si sauvages qu'ils fussent, n'empruntassent point quelque chose aux sciences, aux arts et à l'industrie plus avancés des vaincus, en assurant ainsi la conservation d'instruments de civilisation qui auraient péri avec la nation frappée de décadence.

A l'époque où nous sommes, la concurrence industrielle, sans avoir encore entièrement supplanté la concurrence poitique et guerrière, est devenue, à son tour, le mode préponlérant de la lutte entre les nations. Grâce aux progrès de la sécurité et au développement des moyens de communication, e commerce international a décuplé en moins d'un siècle, ît malgré les obstacles artiûciels que des intérêts égoïstes et iveugles lui opposent, il va croissant d'année en année. A la multitude des marchés locaux s'est substitué un marché gèlerai où les producteurs de toutes les parties du globe apporent leurs produits. Ces produits ont des prix de revient inégaux, mais ceux-là dont les frais de production sont les noins élevés finissent invariablement et nécessairement par levenir les maîtres du marché. Or l'inégalité des frais de proluction ou des prix de revient est l'effet de causes qui tienîent les unes à la nature du milieu, telles que le climat, la composition du sol et du sous- sol, et qui ne peuvent être changées; les autres, au contraire, qui tiennent à l'homme ui-même et qu'il est en son pouvoir de modifier. Lorsqu'une ndustrie n'est point adaptée au milieu, il faut se garder de 'entreprendre, car ses produits, à moins d'être particulièrement protégés, ne pourront jamais soutenir la concurrence les produits similaires, créés dans un milieu plus favorable. [1 faut donc s'en tenir aux articles dont la production convient lu milieu et se procurer les autres, économiquement, par voie d'échange. Mais ces articles trouvent dans plusieurs contrées des conditions de milieu à peu près égales. La diversité de

leurs prix de revient n'est causée que par des circonstances dépendantes de l'homme, savoir la différence du nombre et du poids des impôts combinée avec celle de la qualité des services du gouvernement, les différences de développement de l'esprit d'entreprise, de l'abondance des capitaux et de l'efficacité du travail. Parmi ces causes d'inégalité il en est que la concurrence elle-même agit pour effacer. Dans les contrées où le climat est propice à une industrie exercée ailleurs avec profit et où abondent les éléments et les agents naturels qu'elle exige, mais où l'esprit d'entreprise, le capital et le travail sont insuffisants, on trouve avantage aies importer jusqu'à ce que l'égalité soit établie sous ce rapport entre les pays concurrents. Seule, l'inégalité provenant de la différence du poids de l'impôt et de l'efficacité des services publics subsiste, et même acquiert plus d'importance à mesure que les produits de toute provenance peuvent arriver sur le marché avec de moindres différences de frais de transport. L'inégalité du poids de l'impôt devient alors le facteur déterminant de l'inégalité des prix de revient. Mais que résulte-t-il de là? C'est que les industries des pays où les impôts sont les plus lourds et les services publics les moins efficaces doivent inévitablement finir par être exclues des marchés de concurrence, et entraîner dans leur ruine les populations auxquelles elles fournissent des moyens d'existence.

En vain, dans les pays où le poids des impôts est devenu excessif, on a entrepris de protéger certaines branches d'industrie par des droits dits « compensateurs ». Ces droits ne peuvent avoir pour effet que de rendre plus certaine la décadence générale de la production. Sans doute, ils peuvent réserver le marché intérieur à l'industrie indigène, mais non sans diminuer, par l'exhaussement des prix, la consommation d'un produit utile à l'entretien et au développement des forces physiques ou morales de ceux qui en ont besoin. En revanche, non seulement ils ne peuvent avoir aucun effet pro-

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