LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE
tecteur sur les marchés du dehors, lesquels deviennent chaque jour plus importants en comparaison du marché intérieur, mais ils les rendent moins accessibles aux industries pour lesquelles le produit protégé est une matière première. Si vous protégez, par exemple, les fils de laine ou de coton, vous augmentez le prix de revient des tissus, et vous diminuez, en proportion, leur pouvoir d'exportation. Il en est de même pour toutes les industries : vous ne pouvez compenser les charges des unes qu'en rejetant ces charges sur les autres et en les rendant moins capables de soutenir la concurrence étrangère sur le marché général.
Cependant, on ne saurait se dissimuler que la tendance actuelle des esprits dans la plupart des pays civilisés est favorable à ce système de compensation et de protection, et qu'il ne serait même pas impossible que quelques-uns vou lussent le pousser jusqu'au bout, en réservant, leur marché non seulement aux produits, mais encore au capital et au travail indigènes, par une prohibition absolue des produits, du capital et du travail étrangers. On peut aller loin dans cette voie, quoique, même dans les Etals les plus vastes, la nature du sol et du climat ne comporte pas la production de toutes choses ; mais quel serait le résultat final de ce système d'isolement et de protection contre la concurrence extérieure? Ce serait peut-être de retarder la décadence provoquée par l'excès des charges publiques, l'insuffisance de l'esprit d'entreprise, du capital et du travail, mais en la rendant irrémédiable. Que protégerait, en effet, ce système en excluant toutes les provenances des pays où le gouvernement est moins lourd, l'esprit d'entreprise plus actif, le capital plus abondant, le travail plus assidu et plus efficace? Il protégerait les abus et les vices qui augmentent le poids du gouvernement, qui entravent l'essor de l'esprit d'entreprise, qui empêchent la multiplication des capitaux et l'amélioration de la qualité du travail. Et comme il est dans la nature des abus
et des vices de croître sans cesse quand rien ne vient arrêter leur croissance, une nation isolée et protégée contre la concurrence étrangère, en admettant que la chose fût possible, finirait par tomber en décomposition et en pourriture.
C'est ainsi que les lois naturelles de l'économie des forces et de la concurrence agissent pour conserver l'espèce humaine et la pousser en avant, en sacrifiant impitoyablement les traînards de cette immense armée ; mais ce n'est pas sans lui occasionner une perte énorme de forces et lui infliger une somme correspondante de souffrances. Ces pertes et ces souffrances, il dépend de l'homme de les éviter, du moins pour une part, en perfectionnant son gouvernement collectif et son gouvernement individuel, et ce double progrès devient particulièrement nécessaire et urgent à une époque comme la nôtre où les conditions d'existence des sociétés et des individus ont subi un changement radical.