‹ La morale économiqueChapitre 171 sur 242 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'action libre de l'opinion.

En examinant l'inventaire des sociétés civilisées, à l'époque actuelle et en analysant les causes qui ont agi depuis l'avènement de la grande industrie pour augmenter à la fois l'actif et le passif de cet inventaire, nous avons constate :

Que l'accroissement de l'actif provient en premier lieu des progrès du matériel de guerre et de l'art militaire qui ont assuré la civilisation contre les invasions des peuples barbares; en second lieu, des progrès du matériel et des procédés de la production qui ont augmenté la puissance productive de l'homme, dans une proportion extraordinaire et dont on ne trouverait peut-être l'équivalent qu'à l'époque de l'invention de l'agriculture et des premiers arts ;

Que l'accroissement non moins considérable du passif provient à son tour : 1° de la multiplication des pertes, dommages et perturbations temporaires qu'il est dans la nature du progrès d'occasionner; 2° de l'incapacité du self government chez le plus grand nombre des individus émancipés avant d'être mûrs pour la liberté, à une époque où les changements provoqués par le progrès exigent, au contraire, une augmentation correspondante de la capacité de se gouverner soi-même; 3° de l'insuffisance et de l'imperfection de la tutelle d'État qui s'est substituée à l'ancienne tutelle de l'esclavage, du servage et des corporations ; 4° du maintien de la servitude ou sujétion politique à une époque où, ayant cessé d'avoir sa raison d'être dans la défense de la civilisation, elle

est devenue un instrument d'exploitation et de corruption.

Ces causes de ruine et de démoralisation agissent pour neutraliser les effets bienfaisants des progrès du matériel de la production, en détournant vers des fins nuisibles le supplément croissant de forces et de richesses qu'il crée. Cependant, si elles peuvent provoquer la décadence et même la destruction de quelques-unes des sociétés civilisées, elles sont impuissantes à détruire la civilisation. Les lois naturelles de l'économie des forces et de la concurrence se combinent pour assurer la conservation et le progrès de l'espèce, d'abord en opposant une limite fiscale aux dépenses ruineuses des gouvernements ; ensuite, quand cette limite vient à être dépassée et qu'à l'excès du mauvais gouvernement de la société se joint celui du self government individuel, en expropriant les nations en décadence au profit des nations en progrès. Seulement, l'action préservatrice des lois naturelles est brutale et onéreuse; elle occasionne des pertes énormes de forces et de richesses. Il dépend de l'homme de prévenir cette action automatique de la nature en usant de sa liberté pour éliminer les causes qui produisent le passif de la civilisation, autant du moins qu'il est en son pouvoir de les atteindre. Il peut reformer les institutions, les lois et les pratiques du gouvernement de la société à laquelle il appartient et améliorer son self government.

Mais cette double réforme exige un contingent considérable de lumières et de connaissances appropriées à l'œuvre qu'il s'agit d'accomplir, avec une force physique et morale suffisante pour triompher des résistances que rencontre son accomplissement. Ces lumières et ces connaissances, nécessaires à la création d'un courant d'opinion utilement réformatrice, existent-elles aujourd'hui? Quel est l'état actuel de l'opinion sur les réformes et les progrès propres à mettre fin à la crise politique et économique que traversent les sociétés civilisées ? Cet état de l'opinion, les débats des parlements, les

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