‹ La morale économiqueChapitre 173 sur 242 · LA GENESE DE L OPINION · texte numérisé non relu

LA GENESE DE L OPINION

Si, après avoir examiné les éléments constitutifs et l'état de l'opinion dans l'ensemble des pays civilisés, nous nous enquérons de ce qu'elle est dans chacun, nous constaterons des différences sensibles dans son caractère, son volume et son poids. Partout, mais dans des proportions singulièrement diverses et inégales, nous trouverons une opinion raisonnée, nous ne disons pas raisonnable, et une opinion sentimentale. L'opinion raisonnée, partout aussi concentrée dans une minorité, agit pour conserver, modifier ou bouleverser l'ensemble des institutions, des lois, des doctrines et des pratiques qui constituent le régime politique, religieux, moral, économique de la société, mais elle n'y réussit qu'à la condition de s'accorder avec l'opinion sentimentale de la multitude, de l'entraîner ou de la suivre. C'est aux Etats-Unis et en Angleterre que l'opinion possède incontestablement le volume le plus considérable, c'est-à-dire que l'on compte le plus grand nombre d'esprits occupés des questions relatives au gouvernement de la société et de l'individu et qui en raisonnent bien ou mal; c'est en Russie qu'on en compte le moins : les autres pays (nous ne parlons que de ceux qui appartiennent à notre civilisation) peuvent être placés sur des échelons intermédiaires. Cette proportion de l'opinion raisonnée et de l'opinion sentimentale dépend du degré de culture des populations et elle a une importance facile à apprécier. Dans les pays où l'opinion raisonnée n'a qu'un faible volume, elle est

concentrée presque tout entière dans la classe en possession de l'État; dans ceux où elle a acquis un grand développement, elle est répandue à la fois dans la classe gouvernante et dans la masse gouvernée. D'où il résulte que dans les uns, les réformes, utiles ou nuisibles, sont presque exclusivement le produit de l'initiative plus ou moins intelligente, mais rarement active du gouvernement, tandis que, dans les autres, elles sont principalement suscitées par la pression du dehors. Là, le gouvernement impose les réformes; ici, elles lui sont imposées. A mesure que l'opinion croît en volume et descend des régions du pouvoir dans la multitude, la pression du dehors devient plus active et plus forte, et les gouvernements sont contraints, qu'ils le veuillent ou non, d'y céder. Quand la multitude aura une opinion raisonnée sur les réformes que comporte le gouvernement de la société et de l'individu, la pression qu'elle exercera pour la faire prévaloir sera irrésistible.

Mais ce serait une erreur de croire que la capacité de l'opinion augmente avec son volume. Elle diminue, au contraire, chaque fois qu'une couche d'opinion sentimentale se transforme en opinion raisonnée. Il y a alors une période d'apprentissage pendant laquelle ceux qui entreprennent de raisonner sur des matières qui leur étaient étrangères font d'inévitables et coûteuses écoles. Ils accueillent de préférence les doctrines et les systèmes qui flattent leurs passions et leurs préjugés, sans rechercher si ces doctrines et ces systèmes sont conformes ou non à la nature des choses. De là, le crédit extraordinaire dont jouissent actuellement l'étatisme, le protectionnisme et les différentes variétés du socialisme, du collectivisme et de l'anarchisme.

Comment ces faux systèmes ont acquis la prépondérance dont ils jouissent, malgré leur caractère nuisible et rétrograde, quoique leur application ne puisse avoir d'autre résultat que d'aggraver la crise, c'est un phénomène que nous achèverons

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