LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE
de nous expliquer en jetant un coup d'œil sur l'ensemble des faits politiques et économiques qui ont agi sur l'opinion et déterminé sa genèse depuis l'avènement de la concurrence industrielle et la décadence de la concurrence politique.
Dans le cours du dix-huitième siècle, c'est en France que se trouve le principal foyer de production de l'opinion raisonnée. Faits qui influent sur cette production. Décadence et corruption de la monarchie et des deux corporations gouvernantes, noblesse et clergé. Accroissement de la richesse, de l'instruction et de l'influence de la classe moyenne. Développement de l'industrie en dehors du monopole des corporations. L'opinion raisonnée de la noblesse, du clergé et de la classe moyenne aspire à une réforme politique. La constitution anglaise proposée comme un modèle. La tyrannie et les abus du monopole du culte catholique, renforcé par la révocation de l'édit de Nantes, engendrent la réaction antireligieuse des encyclopédistes. Les entraves et les gênes que le régime des corporations oppose aux progrès de l'industrie suscitent la réaction libérale des économistes. Les doctrines constitutionnelles et libérales, les idées de tolérance, de paix, de cosmopolitisme prédominent, lors de la convocation de l'assemblée constituante. Effet prodigieux que cette convocation produit en Europe. Partout, les classes qui souffrent de l'oppression et de la corruption de l'ancien régime la considèrent comme le signal de leur délivrance. La révolution. Le gouvernement affaibli de l'ancien régime s'effondre à la première poussée de l'émeute. Conquête de la France par une nouvelle corporation politique, formée et recrutée dans les couches inférieures. Massacre des membres des anciennes corporations gouvernantes et confiscation de leurs biens. Barbarie et ignorance des conquérants. Ce que coûte leur apprentissage. L'industrie et le commerce ruinés, les finances détruites. La jeunesse privée de ses débouchés accoutumés remplit les armées. L'abondance des recrues, en permettant de prodiguer la vie humaine, assure la victoire aux armées de la révolution. Elles envahissent l'Europe et trouvent leur subsistance dans les pays envahis et conquis. La conquête redevient une industrie productive. Après dix ans de luttes intestines, la nouvelle corporation gouvernante se consolide sous une dictature militaire. Le dictateur rétablit la plupart des institutions et des pratiques politiques, économiques et fiscales de l'ancien régime. 11 exploite d'une manière systéma -
tique l'industrie de la conquête et en tire un supplément régulier de revenus (1). Les profits extraordinaires de celte industrie éblouissent l'opinion sentimentale et étouffent les protestations de l'opinion raisonnée. Mais les gouvernements menacés par la conquête se coalisent et ils trouvent un concours efficace dans l'opinion des populations victimes de l'exploitation des conquérants. La coalition finit par triompher. La France est envahie et dépouillée des fruits de ses conquêtes. Au gouvernement issu de la révolution succède un gouvernement issu de l'ancien régime. La classe dépossédée par la révolution entreprend de recouvrer le monopole du gouvernement.
L'opinion raisonnée s'unit alors en majorité à l'opinion sentimentale de la multitude, demeurée fidèle aux souvenirs de l'époque prospère de la conquête de l'Europe, et provoque une seconde révolution. La classe gouvernante issue de la première reconquiert le pouvoir, mais, comme sa devancière, elle s'efforce de se fermer aux couches inférieures qui aspirent à entrer en partage de son monopole. Une nouvelle lutte s'engage el provoque une troisième révolution qui menace la classe gouvernante d'une entière dépossession au profit des nouvelles couches. Après avoir vainement essayé de ressaisir le pouvoir, elle se rallie à une dictature que lui impose l'opinion sentimentale de la multitude. Cette résurrection d'un régime qui avait dû sa popularité à la conquête élève soudainement le risque de guerre : dans toute l'Europe les gouvernements augmentent leurs armements en raison de l'accroissement de ce risque. Des guerres destinées à satisfaire l'opinion sentimentale justifient ces précautions et poussent même à les exagérer; enfin la guerre de 1870 el les nouvelles et inévitables luttes dont elle semble devoir être la source élèvent au plus haut point le risque de guerre et la prime destinée à le couvrir. L'Europe devient un vaste camp, et les peuples sont écrasés sous le fardeau de la paix armée.
Cependant, l'industrie continue de progresser dans l'intervalle, malgré les obstacles qu'elle rencontre dans la prolongation de l'ancien régime politique. La transformation de l'oulillage, l'agrandissement des entreprises, la substitution des manufactures aux petits ateliers, le développement extraordinaire des moyens de communication et du commerce international, sous un régime
(1) Voir à l'appendice, les résultats des guerres de la Révolution et de l'Empire.