‹ La morale économiqueChapitre 179 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

tique, à laquelle on peut joindre la suppression de la concurrence religieuse opérée par la révocation de l'édit de Nantes, avaient principalement contribué à la rendre nécessaire. Les deux corporations gouvernantes, la noblesse et le clergé, s'étaient affaiblies et corrompues par l'excès de puissance que le monopole leur avait conféré : la qualité de leurs services avait diminué tandis que le prix s'en était augmenté, et cette double nuisance se traduisait par des abus de tous genres dont souffraient les classes gouvernées, sans qu'ils fussent néanmoins assez graves pour empêcher l'essor de la prospérité publique. Sous l'influence de la paix générale, que troublaient seulement des guerres partielles et locales devenues d'ailleurs plus rares, l'industrie et le commerce s'étaient développés, les classes industrielles s'étaient enrichies et leur influence avait crû en proportion. Elles n'en ressentaient que plus vivement les abus dont elles supportaient le fardeau, et leur opinion, à laquelle se joignait celle des esprits avancés de la noblesse et du clergé, aspirait avidement à une réforme. Mais en quoi devait consister cette réforme et par quels moyens convenait-il de l'accomplir, voilà les points, essentiels cependant, sur lesquels les esprits les plus éclairés n'avaient que des données incertaines et vagues. La sagesse commandait en cet état des choses de ne rien précipiter, de ne toucher qu'avec prudence et modération, en s'aidant de l'observation et de l'expérience, à des institutions séculaires. Et certes si ceux-là qui les attaquaient avec le plus d'entrain avaient pu prévoir les conséquences de la révolution qu'ils préparaient, ils auraient reculé d'effroi et d'horreur. Mais le naturel impatient et léger de la nation ne laissa point aux réformes le temps de mûrir. L'opinion mise en branle par les réformateurs se montra de plus en plus pressante. Le gouvernement céda à l'impatience universelle et convoqua l'assemblée que l'opinion considérait comme l'artisan nécessaire de la réforme.

L'Assemblée Nationale se mit à l'œuvre avec un généreux enthousiasme, et personne ne semblait douter qu'elle réussirait sans peine à doter la France et même le monde du nouveau régime de liberté, d'égalité et de fraternité qu'il s'agissait de substituer à l'ancien régime de servitude, d'inégalité et de guerre. L'illusion devait être de courte durée. Ce nouveau régime, nul n'en connaissait la formule, et le seul résultat de la convocation de l'assemblée fut de montrer la diversité et l'opposition des opinions sur l'œuvre qu'elle avait mission d'accomplir. A défaut des lumières nécessaires pour résoudre le problème de la réforme, en faisant accepter cette solution à tous les esprits, comme celle d'un problème de mathématiques, les passions et les intérêts entrèrent en jeu, les partis se formèrent, ayant chacun sa solution opposée à celle des autres, et s'efforçant de la leur imposer. Mais cette solution, ils ne pouvaient l'imposer que par la force, et cette force la possession de l'État seule pouvait la leur procurer. A l'objectif de la réforme de l'ancien régime qui avait réuni dans un généreux accord toutes les forces de l'opinion, succéda aussitôt pour les diviser et bientôt les rendre irréconciliables, la lutte pour la possession de l'État. Cette lutte avait ses conditions et ses nécessités, lesquelles se trouvaient malheureusement en opposition complète avec le but qui lui était assigné.

Ce but était l'établissement d'un régime universel de liberté et de paix. Or, on ne pouvait s'emparer de l'Etat qu'en faisant la guerre à ceux qui l'occupaient , et, après l'avoir conquis, en asservissant les vaincus à la domination des vainqueurs. La guerre éclata, aussitôt que l'opposition des opinions en présence dans l'assemblée devint manifeste, et chacun des partis en lutte ne s'occupa plus que de recruter son armée : le parti réformiste devenu révolutionnaire recruta la sienne dans la multitude aveugle et inconsciente, le parti conservateur de l'ancien régime alla chercher des

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