‹ La morale économiqueChapitre 180 sur 242 · LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LA CRISE ACTUELLE

auxiliaires dans la Vendée et à l'étranger. Et cette guerre engagée dans un but humanitaire dépassa en inhumanité les luttes qui avaient eu auparavant pour objectif la conquête et l'exploitation des peuples conquis. Le parti révolutionnaire demeura vainqueur. Les proscriptions et les massacres l'avaient débarrassé de ses ennemis à l'intérieur, les victoires de ses armées avaient réduit à l'impuissance ses ennemis du dehors. 11 pouvait donc instituer le nouveau régime de liberté et de paix, en vue duquel la lutte avait été engagée à l'origine. Mais comment ce régime devrait-il être institué? Quelle devait être la nouvelle constitution politique et économique de la société? La constitution de l'an III, les rêveries de Saint-Just et les utopies de Babeuf attestent combien étaient chimériques les conceptions des esprits réputés avancés, en matière de gouvernement. En présence de ces chimères que pouvait faire le nouveau personnel que la révolution avait porté au pouvoir, sinon s'en tenir aux anciennes pratiques? L'opinion, lassée des expériences désastreuses des « idéologues », se rallia alors à un homme qui se montra assez fort pour mettre fin à ces expériences, et qui reprit, en les accommodant aux intérêts créés par la révolution, les traditions de l'ancien régime. L'État redevint la propriété perpétuelle d'un chef de famille, ayant sous ses ordres pour le conserver, l'exploiter et l'agrandir, une armée de fonctionnaires civils et militaires. La révolution ayant détruit tous les groupements particuliers de forces, le maître de l'Etat put employer à l'extension de sa domination toute la puissance et les ressources que lui procurait l'ancien régime de la sujétion, et il en usa, suivant la méthode adaptée à ce régime, pour accroître aux dépens des autres Etats le nombre de ses sujets ou de ses tributaires. On sait où le conduisit l'abus qu'il fit de cette méthode.

Si l'on avait fait alors l'inventaire des forces matérielles et morales de la France, on aurait pu constater qu'au lieu de

s'accroître dans le quart de siècle qui avait suivi l'explosion révolutionnaire, elles avaient sensiblement diminué. Les conséquences de cet affaiblissement se sont au surplus révélées plus tard : la France a cessé d'avoir en Europe la prééminence matérielle et morale qui lui avait été acquise dans les derniers siècles de l'ancien régime. Mais la révolution française devait encore exercer une influence plus dommageable sur la marche de la civilisation, en propageant cette idée fausse que le seul moyen de réaliser le progrès consiste à s'emparer de l'État. La lutte pour la possession de l'Etat est devenue universelle et soit qu'elle se poursuive par des moyens révolutionnaires ou par des procédés constitutionnels, elle demeure également stérile pour le bien de l'humanité. Elle n'a engendré que la violence et la corruption, sans produire aucune réforme utile. En même temps, les guerres et les révolutions, issues du mouvement de 89, ont créé l'état d'insécurité dans lequel se trouve actuellement l'Europe et qui a déterminé, en pleine civilisation industrielle, la recrudescence générale du militarisme.

C'est ainsi qu'en intervenant pour accélérer la transformation de l'ancien régime, sans posséder les lumières nécessaires pour opérer cette transformation et en recourant à des procédés en opposition avec le but qu'il s'agissait d'atteindre, l'opinion a causé un mal particulier peut-être irréparable au pays sur lequel elle a déchaîné la révolution et un mal général à l'ensemble des pays civilisés, dont elle a retardé les progrès.

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