LA FIN' DE LA CRISE
Toute crise a ses phases, son mouvement ascendant, son paroxysme et son déclin. A quel point la crise que la décadence de la concurrence politique et l'avènement de la grande industrie ont ouverte pour les sociétés civilisées estelle parvenue? Autant que nous en pouvons juger, elle est encore à sa période ascendante. Si nous considérons, en effet, la marche qu'elle a suivie et les efforts de plus en plus infructueux qui ont été faits pour hâter sa fin, nous serons obligés de reconnaître qu'aucun signe n'annonce qu'elle soit près d'être terminée. L'examen impartial et purement scientifique des éléments et des agents de cette crise nous conduit au contraire à prévoir qu'elle ira en s'aggravant et qu'elle produira encore une somme de pertes et de souffrances supérieure à celle qu'elle a déjà produite depuis son origine. Sans doute, malgré les entraves que les institutions, les lois et les pratiques de l'ancien régime n'ont point cessé de lui opposer, le progrès a poursuivi sa marche dans toutes les branches de l'activité humaine : toutes les sciences, à l'exception des sciences morales et politiques demeurées visiblement en retard sinon entièrement stationnaires, ont reçu une impulsion merveilleuse, la domination des peuples civilisés s'est étendue sur la plus grande partie de la surface du globe, la puissance productive de l'homme s'est prodigieusement accrue et la richesse avec elle; mais, en regard de cet actif de l'inventaire du progrès, nous avons vu et nous voyons tous les jours
grossir les articles du passif. Aux pertes et aux perturbations temporaires par lesquelles s'achète le bien permanent que produit le progrès de l'industrie, sont venues s'ajouter celles du système de protection, qui enrichit les uns en appauvrissant les autres, et rend chronique et universelle l'instabilité des débouchés. Aux maux provenant de l'insufûsance de la capacité du self government individuel se sont joints ceux du système d'assistance destiné à y remédier : la multitude des individus incapables de gouverner leurs affaires et leur vie, de défendre leurs intérêts et d'employer utilement leurs revenus, cette multitude n'a trouvé dans la charité publique et privée qu'un encouragement à son imprévoyance et à ses vices. Les progrès de l'ivrognerie, la marche ascendante de la criminalité, l'abus du travail des enfants, multipliés en vue même de cet abus, suffiraient pour attester la démoralisation croissante des classes ouvrières, tandis que dans les classes supérieures les gains faciles, l'enrichissement rapide produits par l'exploitation des monopoles politiques et économiques encourageaient l'abus des dépenses improductives ou nuisibles. Enfin, la prolongation de l'ancien régime, aggravé par les efforts infructueux de l'opinion inexpérimentée pour réformer ce régime, ont augmenté dans des proportions auparavant inconnues le poids du gouvernement, ouvert le gouffre des dettes publiques, rendu permanente la lutte pour la possession de l'Etal, lutte poursuivie tantôt par la violence et tantôt par la corruption, ravivé l'antagonisme des nations et provoqué la recrudescence du militarisme. Les souffrances produites par tant de causes de désordre ont engendré un mécontentement de plus en plus profond parmi les classes nombreuses qui vivent au jour le jour, et sur lesquelles retombe particulièrement le poids des calamités sociales. Incapables d'analyser les causes réelles de leurs maux, de faire la part qui revient au progrès lui-même, et celle qui revient à l'insuffisance de leur self government individuel et à l'état