LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
toutes les entreprises par l'appréhension constante d'une nouvelle lutte et les paniques périodiques qu'elle engendre. Que sont, en comparaison de ces charges et de ces dommages dont souffre la société économique tout entière, les profils et avantages que le vainqueur a retirés de sa victoire, en y joignant même les bénéfices que l'extension du débouché de la paix armée procure aux classes qui fournissent le matériel qu'il exige et le personnel qu'il alimente? Aussi peut-on affirmer que cette expérience a été décisive, en ce sens que dans toute l'étendue de l'Etat écononrque qui a souffert de ces deux guerres et qui souffre encore des conséquences de la dernière, l'opinion de la multitude qui vit des industries de concurrence est aujourd'hui convaincue que la guerre est devenue une nuisance universelle. Cette conviction la porte à déployer, chaque foisquela guerre menace etsemble près d'éclater, toute l'influence dont elle dispose en faveur du maintien de la paix. Cette influence pacificatrice a réussi jusqu'à présent à empêcher une nouvelle conflagration, en dépit des intérêts et des passions qui y poussent. Y réussira-t-elle toujours? Si l'on fait le compte des forces qui agissent en faveur de la guerre, savoir, des intérêts des classes qui fournissent le personnel rétribué des armées, pour lequel la guerre est une source de profits et d'honneurs, au sein desquelles se recrute aussi le personnel gouvernant dont les moyens d'existence sont assurés en temps de guerre comme en temps de paix, et à qui une guerre heureuse procure une augmentation de puissance avec une extension de débouchés ; si l'on songe que ces intérêts, quoique en minorité, possèdent une influence de situation bien supérieure à leur nombre ; si l'on songe encore que pendant les centaines et peut-être les milliers de siècles qu'a duré l'état de guerre, l'homme a été et a dû être un animal belliqueux, que chaque peuple considérait à bon droit les autres peuples comme des ennemis et que cet état mental séculaire n'a pu être changé comme un décor de théâtre, qu'il est par consé-
quent facile à la classe influente intéressée à la guerre d'y en traîner la foule ignorante el atavique, on se convaincra malheureusement que dans l'état actuel du monde, des guerres entre les peuples civilisés sont encore inévitables. Mais ces guerres ne manqueront pas de causer des pertes d'hommes et de richesses si énormes qu'elles provoqueront une réaction décisive dans l'opinion de la multitude croissante des membres de l'État économique. Alors la notion de l'immoralité de la guerre commencera à s'implanter dans la conscience universelle, et avec elle celle du droit et du devoir d'agir pour l'empêcher. Dans l'état présent des choses et des esprits, ces notions sont encore vagues et incertaines. L'immoralité de la guerre est dénoncée, à la vérité, parles philanthropes connus sous la dénomination d'Amis de la paix, mais l'anathème dans lequel la philanthropie pacifique enveloppe indistinctement les guerres utiles et morales des périodes précédentes de la vie de l'humanité et les guerres nuisibles et immorales de la période actuelle, jette du discrédit sur ses prédications. Le jugement célèbre qui a été rendu dans l'affaire de YAlabama suffirait au surplus pour attester l'état arriéré de cette partie de la morale qui fait l'objet de la science du droit, en matière de paix et de guerre (1). On remarquera enfin que les promo-
(1; Le jugement rendu par le tribunal arbitral de Genève dans l'affaire de YAlabama a été motivé par l'accusation portée contre l'Angleterre d'avoir laissé armer sur son territoire des corsaires de la confédération des États du Sud et d'avoir contribué par sa négligence des devoirs de la neutralité à la destruction du commerce maritime des États du Nord. Mais ce jugement fondé sur les anciennes règles du droit des gens n'a tenu aucun compte des dommages bien autrement considérables que le blocus des ports des États du Nord a infligé à l'industrie cotonnière de l'Angleterre, en la privant d'une matière première indispensable. Les belligérants ont sans aucun doute le droit d'interdire le commerce de l'ennemi; en revanche, ils n'ont aucun droit sur le commerce des neutres. Ceux-ci sout donc parfaitement fondés à refuser de reconnaître le droit de blocus, et à réclamer des indemnités pour le dommage que la pratique de ce droit suranné inflige à leur industrie et à leur commerce. L'Angleterre a eu le tort de ne pas se placer sur ce terrain, et de négliger ainsi une occasion excellente d'opposer le nouveau droit à l'ancien.