LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
Comment les industries de concurrence couvrent-elles leurs frais de production et réalisent-elles un profil? En vendant ou en louant leurs produits ou leurs services. Cette vente ou cette location se fait à un prix librement débattu ou consenti. Ce prix est déterminé par le rapport des quantités réciproquement offertes de monnaie d'un côté, de produits ou de services de l'autre, et nous avons vu qu'il tend toujours, sous un régime de pleine concurrence, à se fixer au taux nécessaire, qui est, au point de vue moral, le juste prix des choses. De plus, sous ce régime, tout client d'une industrie libre sait exactement ce que lui coûte chacun des articles qu'il achète.
Comment procède, au contraire, l'industrie pourvue du monopole politique à l'égard de sa clientèle assujettie?
Cette industrie procède de trois façons différentes suivant la nature des produits et des services qu'elle fournit à la consommation : elle se fait payer directement certains articles dont elle a le monopole, en France, le tabac, les allumettes, les caries à jouer, etc., à des prix triples, quadruples et même décuples de ceux auxquels les livreraient des industries de concurrence; elle fournit, en revanche, d'autres articles, tels que l'enseignement supérieur et moyen au-dessous du prix de revient; enfin, il y a une troisième catégorie d'articles, tels que la sécurité intérieure et extérieure, les routes ordinaires, l'enseignement primaire, dont elle ne demande point directement le payement aux consommateurs. C'est l'impôt qui pourvoit en partie ou en totalité aux frais de production de ces deux dernières catégories de services, et l'impôt, à son tour, se partage en deux espèces : l'impôt direct dont le contribuable porte le montant chez le percepteur et connaît le chiffre, l'impôt indirect qui se confond avec le prix des articles taxés, qui est payé par le consommateur de ces articles au moment où il les achète et dont il lui est impossible de connaître le montant.
Une simple hypothèse fera ressortir le vice économique et moral de ce système harbare. Supposons qu'il soit appliqué aux vêtements, supposons qu'il existe dans quelque planète arriérée une immense manufacture investie du droit exclusif de pourvoir d'habillements de tous genres la population comprise dans son ressort; supposons encore que les propriétaires exploitants de cette manufacture pourvoient chacun de leurs consommateurs des vêtements qui lui sont indispensables, mais qu'au lieu de les lui faire payer, ils les lui livrent gratis, du moins en apparence, et qu'ils emploient pour couvrir leurs frais de production et réaliser un profit, un système de rétribution consistant : 1° dans l'établissement d'une série de taxes sur les immeubles, terres, habitations, ateliers, industries, etc., de la classe qui possède des biens au soleil; 2° dans l'établissement d'une autre série de taxes sur les articles de consommation de toutes les classes et dans la monopolisation de quelques-uns de ces articles. Il est bien clair que ce système compliqué et détourné de payement ne manquera pas d'engendrer les inégalités les plus criantes et les abus les plus monstrueux. Car il n'existera aucun moyen d'établir une corrélation exacte entre la valeur des vêtements fournis à chacun et le montant des impôts qu'il aura payés. Toutefois, pour ce qui concerne les « impôts directs » dont il s'acquitte chez le percepteur, il pourra, à la rigueur, établir une balance approximative entre la valeur des vêtements qu'il a reçus et le montant des impôts qu'il a versés ; si le plateau des impôts lui semble trop lourd, il ne manquera pas de se plaindre et peut-être réussira-t-il à obtenir un rabais. Mais il en sera autrement pour les taxes qui se confondent avec le prix des articles de consommation. Il lui sera impossible de les en séparer et par conséquent de savoir pour quelle part elles entrent dans le prix de ses vêtements. C'est pourquoi les propriétaires exploitants de la manufacture auront une tendance naturelle à multiplier ces taxes qu'on ne voit