‹ La morale économiqueChapitre 214 sur 242 · LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU

lui conférait le régime de la sujétion, et dont il n'était plus obligé de se servir, comme auparavant, d'une manière permanente pour sauvegarder la sécurité de ses sujets centre les agressions du monde barbare, l'Etat a transformé ce pouvoir en un instrument d'exploitation et il en use et continuera d'en user aussi longtemps que le régime de la sujétion survivra à la nécessité qui l'a imposé.

Cette nécessité ayant disparu, la sécurité du monde civilisé se trouvant désormais assurée, l'industrie et le commerce ont pu se développer et ils ont constitué un Etat économique qui va s'agrandissant tous les jours, dont tous les membres sont unis par les liens de plus en plus étendus et serrés de la solidarité, et au sein duquel le droit de la guerre est remplacé par le droit de la concurrence économique, se résolvant de même en un droit d'expropriation et de destruction des faibles et des incapables par les forts et les capables, fondé sur l'intérêt général et permanent de l'espèce. Seulement l'objectif et les procédés de la lutte ne sont plus les mêmes. Il ne s'agit plus d'assurer le salut de la civilisation, en préservant de la destruction le capital de valeurs personnelles, mobilières et immobilières que les peuples civilisés ont accumulé, il s'agit d'augmenter ce capital par l'accroissement progressif de la production et la consommation reproductive des produits. Comment ce nouvel état de choses ou cet ordre nouveau a commencé à surgir de l'ordre ancien, comment la concurrence économique est en voie de remplacer la concurrence politique, comment cette concurrence agit avec la loi de l'économie des forces comme un propulseur de la production, et avec la loi de la progression des valeurs comme un régulateur de la production et de la distribution de la richesse, en provoquant la multiplication et en établissant l'équilibre des forces nécessaires à la conservation et au progrès de l'espèce, comment enfin, dans l'ordre nouveau, le libre exercice du self g ove minent permet aux forts et aux capables de déployer

toute leur activité productive, tandis que la tutelle libre sauvegarde les moins forts et les moins capables, comme la servitude les sauvegardait dans l'ordre ancien, voilà ce que nous avons essayé de montrer.

Mais tous les peuples ne sont pas encore entrés dans la sphère de la civilisation. Quels seront ou devront être, dans l'ordre nouveau, les rapports des peuples civilisés avec les peuples arriérés ou barbares? Pour résoudre cette question qui intéresse également l'économiste et le moraliste, il faut examiner d'abord ce qu'ont été ces rapports dans le passé et ce qu'ils sont aujourd'hui.

Nous avons vu que, dans les premières périodes de l'existence de l'humanité, les peuples barbares ou arriérés ont continuellement menacé l'existence de la civilisation. Plus pauvres que les peuples civilisés, les Barbares trouvaient profit à entreprendre de les dépouiller de leurs richesses, car ils avaient plus à gagner dans cette entreprise qu'ils n'étaient exposés à perdre. Comme l'outillage de la guerre, encore à l'état rudimentaire, n'exigeait qu'une faible avance de capital, ils se trouvaient sous le rapport du matériel au niveau des peuples riches, et ils leur étaient fréquemment supérieurs sous le rapport du personnel. Habitués à vivre de chasse et de pillage, ils conservaient et développaient des facultés de combat qui ne tardaient pas à s'affaiblir chez les populations vouées aux travaux paisibles de l'agriculture et de l'industrie. Tantôt ils razziaient complètement les richesses accumulées dans les îlots de civilisation qui émergeaient de l'océan de la barbarie, et ne laissaient sur leur passage que des ruines et des cadavres; tantôt, lorsqu'ils s'élevaient déjà au-desus de l'animalité, ils ne se bornaient pas à s'emparer de la richesse mobilière, ils s'appropriaient le capital immobilier avec la population qui l'exploitait; ils réduisaient cette population en servitude, ils la contraignaient à leur livrer la totalité du produit de son travail, sauf la portion strictement

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