LIVRE Vil. — I/ÛRDRE NOUVEAU
ment coûteuse mais encore incertaine ; en outre, elle n'atteint qu'imparfaitement le but poursuivi. En s'annexant une province d'un État civilisé, la corporation ou le parti en possession du gouvernement de l'Etat conquérant augmente, avec son débouché, le nombre des concurrents qualifiés pour y participer. La conquête d'une contrée habitée par une population arriérée ou supposée telle ne présente point cet inconvénient. Le gouvernement conquérant n'admet point, dans ce cas, le peuple conquis à l'exercice des fonctions gouvernantes, civiles ou militaires, il en réserve le monopole à son personnel. La conquête et l'exploitation d'une colonie procure donc deux sortes de bénéfices à la corporation ou au parti en possession du gouvernement : 1° dans la période de la conquête, elle occupe, en lui fournissant une rétribution supplémentaire d'appointements et de titres honorifiques, un personnel plus nombreux d'officiers de tous grades, d'intendants et de fournisseurs; dans la période d'exploitation, elle étend le débouché du personnel civil : c'est dans les colonies que se déverse l'excédent des fonctionnaires militaires et civils de la métropole. A ce débouché gouvernemental il faut joindre toutefois celui qui est ouvert à là colonisation et au commerce, en supposant que la contrée conquise leur fût auparavant.fermée. Mais cette contrée n'est pas toujours propre à être colonisée, et tel est le cas ordinaire dans les régions tropicales; quant au commerce, les conquérants, au lieu de l'ouvrir et de l'étendre à la communauté civilisée, le lui ferment d'habitude pour le réserver à une petite classe d'industriels, de négociants et d'armateurs influents de la métropole. Bref, l'extension du débouché du monopole politique et économique de la classe gouvernante ou influente, tel est l'objectif de la conquête des colonies et de la colonisation d'État.
Mais cette conquête n'est point gratuite. Ce sont les contribuables de la métropole qui en font les frais, et à ces frais qui
vont grever lourdement le passif de le nation, il l'aul ajouter, comme dans le cas de la conquête de l'Algérie, la charge de l'impôt du sang prélevé sur les classes inférieures de la population. Ce sont encore les contribuables de la métropole qui comblent les déficits de l'administration coloniale jusqu'à ce que la colonie pourvoie elle même à tous ses frais de gouvernement. La masse de la nation supporte ainsi le fardeau de la conquête dont une petite classe de monopoleurs recueille les profits (1).
La population conquise est, plus encore que la nation conquérante, victime de ce système. La conquête est entreprise d'habitude sous le prétexte officiel de faire participer un peuple barbare aux inestimables bienfaits de la civilisation.
(1) Les vieilles nations essayent aujourd'hui de se dérober aux dangers de la concurrence en se créant des marchés réservés; elles étendent leur domaine colonial, et elles y appliquent les procédés d'exploitation usités au seizième siècle. C'est ainsi que la France a donné récemment le détestable exemple de fermer aux autres nations le commerce de l'Indo-Chine en soumettant à son tarif général, dont on connaît le libéralisme, la Cochinchine et les pays protégés du Tonkin, de l'Annam et du Cambodge. Mais les colonies coûtent cher à conquérir et à gouverner. Le compte de la conquête du Tonkin n'est pas fermé, et ce n'est rien exagérer que de l'évaluer à un demi-milliard. En Cochinchine, les frais du gouvernement militaire et civil sont portés au budget de 1887 pour 33 millions, sur lesquels 8 millions sont à la charge des contribuables de la métropole. Les exportations de la France en Cochinchine s'élèvent précisément à la même somme de 8 millions, en sorte que le gouvernement aurait encouragé tout autant les industries d'exportation en achetant pour 8 millions de leurs produits et en jetant ces produits à la mer ou en les entassant sur un autodafé, comme la chose se pratiquait au beau temps du blocus continental; il aurait économisé, de plus, les frais de la conquête.
Si l'on faisait le même calcul pour l'ensemble des possessions coloniales de la France, on trouverait que les 22ô millions de produits qu'elle leur fournit annuellement et qui ne forment guère qu'un quinzième de son exportation totale ne représentent pas môme l'intérêt du capital dépensé pour les conquérir et les administrer (Voir à ce sujet Yves Guyot, la Politique coloniale). N'oublions pas que ce capital d'établissement et d'administration figure pour sa part dans le gros chapitre de la dette et que les impôts nécessaires pour en servir les intérêts pèsent sur toutes les branches de la production et affaiblissent certainement de plus d'un quinzième la puissance d'exportation de l'industrie française. La colonisation d'État n'augmente pas les débouchés de la métropole, elle les diminue 1
Journal des économistes, janvier 1888. L'année 1S8T.