LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
Comment s'accomplit-elle? Par la pratique lapins inhumaine de la guerre. Les conquérants civilisés ou prétendus tels emploient sans scrupule les procédés les plus sauvages pour assujettir les populations qu'ils qualifient de barbares, les razzias, l'incendie et le massacre ; ils ne se croient pas obligés d'observer à leur égard la foi des traités; ils répriment leurs révoltes avec une rigueur impitoyable, le plus souvent après les avoir provoquées par leur tyrannie et leurs exactions, ou simplement pour avoir un prétexte de confisquer les biens des vaincus ; ajoutons qu'ils ne manquent pas de rapporter dans la métropole les habitudes de despotisme, de corruption et de mépris de la vie humaine qu'ils ont puisées dans la pratique d'une domination sans limites et sans contrôle. Quand la période d'exploitation est arrivée, on accable d'impôts la population conquise pour subvenir à l'entretien d'un personnel surabondant ou pourvoir à des services destinés exclusivement aux colons s'il y a des colons; on ne se borne pas à taxer à outrance les vaincus, on dissout leurs associations de clans ou de communautés pour les exploiter plus aisément, on leur impose, en invoquant la liberté et le progrès, un self government qu'ils sont incapables de supporter, des lois et une langue qui ne sont adaptées ni à leurs habitudes ni à leur gosier; enfin s'il arrive que la colonie fournisse un surcroît de revenus, ce surcroît est versé au trésor du gouvernement de la métropole. Dans ce cas, l'exploitation n'a plus seulement un caractère individuel : c'est l'exploitation, autrement dit le vol, pratiqué sur un peuple prétendu barbare au profit d'un gouvernement prétendu civilisé et civilisateur. Toutefois cette exploitation n'est pas durable : ou le peuple exploité s'appauvrit et dépérit sous le fardeau des charges et de l'oppression qui pèsent sur lui, ou il s'enrichit et se développe malgré ce fardeau. Alors il se révolte contre une domination odieuse, et, après une lutte dont les frais retombent pour une large part sur les contri-
buables delà métropole, il finit par se rendre indépendant ; en sorte que la conquête accomplie en vue des bénéfices de l'exploitation se termine par une faillite.
Ce n'est pas à dire que les peuples civilisés doivent renoncer à étendre leur domaine, même par voie de conquête. Mais dans l'état actuel des choses, les gouvernements n'ont plus le droit d'imposer à leurs sujets l'obligation d'y participer. Le monde civilisé n'ayant plus à redouter les agressions du monde barbare, l'extension de son domaine a cessé d'être nécessaire à sa sécurité. En conséquence, les entreprises qui ont pour objet de l'étendre doivent avoir un caractère purement volontaire ; elles doivent encore être conduites de manière à faire progresser matériellement et moralement les peuples arriérés et non à les démoraliser et à les détruire. Ces conditions ne peuvent être remplies que par des entreprises librement constituées et soumises au régime de la concurrence. Qu'une société se constitue par exemple pour conquérir une portion du continent africain, qu'elle y substitue son gouvernement à celui des chefs de tribus et des autres potentats indigènes, qu'elle y assure la propriété et la liberté des personnes, la sécurité de l'industrie et du commerce, en se faisant payer ses services à un prix largement rémunérateur, soit! mais qu'elle ne remplace point un monopole par un autre en rendant cette assurance obligatoire; qu'après avoir libéré les populations de la servitude politique où les tenaient leurs souverains barbares, elle ne leur impose pas la sienne; qu'elle les laisse maîtresses d'accepter ou de refuser ses services de sécurité et de tutelle : telle est la seule solution utile et morale du problème de l'annexion des pays et des peuples en retard au domaine de la civilisation.
Mais cette solution semble être aujourd'hui plus éloignée que jamais. Le système colonial, tel qu'il a été inauguré au seizième siècle, a été remis en honneur, et les gouvernements se disputent comme alors la possession et l'exploitation des