‹ La morale économiqueChapitre 221 sur 242 · LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU

mêmes et envers autrui, et s'ils ne tombent pas tous sous le coup de la loi pénale, ils enfreignent chaque jour la loi morale. Dans les classes supérieures, ils gaspillent leur patrimoine et, après s'être livrés à l'oisiveté et à la débauche, vivent aux dépens de leurs proches ou de leurs dupes, quand ils ne trouvent point, dans l'abus des influences politiques, le moyen de vivre aux dépens des contribuables. Dans les classes inférieures, ils exploitent le travail de leurs femmes et de leurs enfants, s'abandonnent à l'ivrognerie et finissent par tomber dans le rebut de la classe paupérisée. Un régime de tutelle approprié à leur état mental leur est indispensable : tutelle imposée, s'ils ont attesté par la gravité de leurs infractions à la loi morale, qu'ils sont incapables d'user de leur liberté sans nuire à eux-mêmes et à autrui; tutelle libre, s'ils reconnaissent de leur propre mouvement leur incapacité à se gouverner utilement eux-mêmes.

Mais c'est seulement d'un progrès de la morale que l'on peut attendre l'amélioration de la pratique du sel fgovernmenl chez ceux qui en sont capables et l'établissement du régime de tutelle qui convient aux autres. Comme pour la réforme du gouvernement des sociétés, ce progrès moral doit être précédé et préparé par un progrès économique, c'est-à-dire par la connaissance généralisée et aussi exacte que possible du mal que cause tout acte contraire à la morale. De même, par exemple, que l'on peut déjà apprécier le bien que produit directement à une autre extrémité du globe, et par une série infinie de répercussions dans toute l'étendue de l'État économique, l'esprit d'ordre et d'économie d'une ménagère française ou écossaise qui accumule un petit capital et l'emploie ài'achat d'une action d'un canal à percerentre deux océans ou d'un chemin de fer à construire aux antipodes, il faut que l'opinion arrive à se rendre compte du mal que produisent la paresse, l'intempérance, l'esprit d'insubordination et de révolte des ouvriers, l'avidité sans scrupule des patrons,

;j90 L.\ MORALE ÉCONOMIQUE,

l'improbité des négociants d'une région quelconque de l'Etat économique, en diminuant et en rendant précaires, dans quelque mesure, les moyens d'existence de la généralité des membres de cette communauté, solidarisée par l'échange. Il faut, en un mot, que la science fasse le compte de chacun de nos vices aussi bien que celui de chacune de nos vertus, qu'elle suppute la somme du mal causé par les uns, la somme du bien causé par les autres, et qu'elle montre comment ces produits du vice et de la vertu se déversent sur l'immense multitude, maintenant solidaire. Alors, quand chacun saura à quel point il en est affecté, en bien ou en mal, le sentiment de répulsion qu'excite le vice, le sentiment d'amour qu'inspire la vertu iront croissant et détermineront un mouvement universel d'opinion pour réprimer l'un et encourager l'autre. La pratique du self government individuel sera surveillée de plus près et ses écarts jugés avec plus de rigueur. Tels actes que l'opinion excuse ou considère aujourd'hui comme indifférents seront condamnés avec sévérité quand leurs effets nuisibles seront pleinement reconnus. Alors aussi les individus incapables de se gouverner eux-mêmes se placeront, sans qu'il soit nécessaire de les y contraindre, sous un régime de tutelle qui les préserve de la réprobation sociale et des pénalités matérielles ou morales que la société a le pouvoir d'infliger. Ce que sera ce régime, et comment il pourra s'établir, nous avons essayé d'en donner une idée (1). Mais il en sera du besoin de tutelle comme de tous les autres : à mesure qu'il se fera sentir davantage, les institutions destinées à y pourvoir se produiront et se multiplieront d'elles-mêmes.

(I) Voir les Lois naturelles, appendice.

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