LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
se joignaient point à ceux du gouvernement collectif pour gaspiller les capitaux par une production mal conduite, et en ralentir la multiplication par une consommation improductive ; si les mêmes vices n'entravaient point la distribution utile des capitaux entre les agents productifs, un « ordre naturel » s'établirait de lui-même sous l'impulsion des lois de l'économie des forces, de la concurrence et de la progression des valeurs. Sur le marché unifié de cet immense Etat économique, dont nous avons esquissé la constitution et les progrès, et dans lequel sont destinés à entrer successivement tous les membres de la famille humaine, l'équilibre de la production et de la consommation s'établirait désormais sans rencontrer d'autres obstacles que ceux des accidents-du milieu, et il en serait de même pour les agents productifs entre lesquels se partagent les résultats de la production, capitaux personnels, mobiliers et immobiliers. La production des forces utiles à la conservation et aux progrès de l'espèce dans l'espace et dans le temps atteindrait alors son maximum, tandis que leur distribution équilibrée ferait régner dans le monde un ordre naturel fondé sur la justice.
Ce serait le milleniufn rêvé par les utopistes et chanté par les poètes.
Cependant, est-il besoin de dire qu'en supposant même que l'ancien état de choses ait entièrement fait place au nouveau, le millenium restera une chimère? Si les maux que produit un régime en désaccord avec les nouvelles conditions d'existence des sociétés civilisées prennent fin avec la crise qu'ils ont provoquée, toutes les causes de désordre et de retard n'auront pas disparu. Ces causes, nous les avons analysées : les unes proviennent du fait de la nature, les autres du fait de l'homme.
Or, il se passera longtemps avant que l'homme ait acquis une entière maîtrise sur la nature, en admettant qu'il l'acquière jamais. Jusque-là, l'inégalité et l'inconstance des sai-
sons, les tremblements de terre, les inondations, les sécheresses et les autres accidents du milieu continueront dans quelque mesure à ralentir la production et à troubler la distribution de la richesse.
D'un autre côté, si perfectionnés que soient la constitution et le fonctionnement des entreprises de toute sorte sous le régime de la concurrence universalisée, ces entreprises, fondées, dirigées et mises en œuvre par des individus d'une capacité inégale, ne fonctionneront jamais d'une manière également productive. Les mieux constituées et dirigées subsisteront seules, les autres disparaîtront, fauchées par la concurrence, et la perte causée par leur ruine continuera de se répercuter dans toute l'étendue de l'État économique. De même, les individus capables du self government auront beau améliorer la conduite de leurs affaires et de leur vie, ils ne parviendront jamais à exercer avec une correction irréprochable leurs droits et leurs devoirs: leurs vices et leurs défaillances ne cesseront point d'être nuisibles à eux-mêmes et à autrui. Il n'en sera pas autrement pour la multitude soumise au régime de la tutelle libre ou imposée. Ce régime, si parfait qu'on le suppose, péchera toujours par quelque point ; il produira ou laissera produire des nuisances, dont les effets se traduiront par un ralentissement dans la création de la richesse et un désordre dans sa distribution.
Mais sans procurer à l'espèce humaine le bonheur parfait du millenium, l'établissement de l'ordre nouveau lui permettra de mieux utiliser les forces créées par le travail et accumulées par l'épargne des générations successives, de les accroître et, tout en améliorant ses conditions d'existence, d'accélérer sa marche ascendante vers le but mystérieux qui lui est assigné.