CHAPITRE XI
l'action automatique des lois naturelles et l'action libre de l'homme dans l'établissement de l'ordre nouveau.
Nous ne pouvons faire que de simples conjectures sur le temps qu'exigera la réforme des institutions et des pratiques de gouvernement qui ont cessé d'être adaptées aux nouvelles conditions d'existence que l'avènement de la grande industrie et la disparition du risque des invasions barbares ont faites aux sociétés civilisées, désormais réunies et solidarisées par l'internationalisation commerciale. Si nous devions augurer de l'avenir par le présent, nous pourrions craindre que bien des siècles ne s'écoulent encore avant l'établissement de l'ordre nouveau, et, par conséquent, que la crise de transition dont nous souffrons ne continue à s'étendre et à s'aggraver, en occasionnant une déperdition croissante et malheureusement irréparable de forces utiles. Nous assistons, en effet, à une véritable efflorescence de l'ancien régime. Dans le plus grand nombre des Etats civilisés, la servitude politique et les servitudes économiques dont elle est le support ont acquis un renouveau de vitalité depuis qu'elles se sont greffées sur le principe de la souveraineté du peuple. Dans ces Etats où l'individu n'est plus simplement le sujet d'une maison ou d'une corporation, où il est devenu le sujet de la nation tout entière, et où grâce à cette fiction qui attribue à la nation le droit qu'elle est matériellement incapable d'exercer, de se gouverner elle-même, le parti politique, qui s'est emparé du gouvernement par l'emploi des moyens révolutionnaires ou
des procédés constitutionnels, exerce un pouvoir fondé sur le droit collectif de plusieurs millions ou dizaines de millions d'hommes, ce parti possède, vis-à-vis de l'individu, une puis- 1 sance irrésistible. Cette puissance, encore accrue par le perfectionnement successif et la centralisation de l'organisme politique, militaire et administratif, lui permet de briser toutes les résistances individuelles, d'édicter toutes les lois et d'imposer toutes les charges et servitudes nécessaires à ses inté- ! rets, qu'il ne manque pas d'identifier avec ceux de la nation elle-même. A la vérité, il est obligé de compter avec l'opinion et la volonté du peuple souverain. Mais le peuple souverain est, en grande majorité, incapable de se former une opinion saine sur la gestion des affaires publiques. C'est un mineur à la fois passionné, ignorant et crédule. En outre, le peuple souverain n'est pas un, il se partage en classes particulières et trop souvent hostiles. Si les classes supérieure et moyenne, au sein desquelles se concentre surtout la capacité gouvernante, exercent la souveraineté à l'exclusion de la multitude, les partis qui se disputent la possession du pouvoir ne comptent qu'avec elles seules ; si l'exercice de la souveraineté appartient à la généralité, ils sont obligés de compter avec toutes, mais, dans les deux cas, le parti en possession de l'État ne peut maintenir et conserver sa domination, — ce qui est son premier objectif et celui qu'il vise avant tout — qu'en s'appuyant sur les intérêts les plus influents et ces intérêts il ne peut les gagner qu'en les faisant participer à l'exploitation de l'Etal. Plus ils sont nombreux et avides, plus l'exercice de la souveraineté est étendu, plus il est obligé d'étendre celte exploitation. Si, néanmoins, il succombe dans la lutte, le parti qui lui succède est soumis aux mêmes conditions et aux mêmes exigences, avec cette circonstance aggravante qu'aj'ant dû sa victoire à une armée révolutionnaire ou électorale plus nombreuse que l'armée vaincue, il est obligé de lui distribuer un butin plus considérable d'emplois et de