LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
faveurs de tous genres. Le résultat, c'est l'accroissement nécessaire et irrésistible des attributions et du poids de l'État, c'est l'efflorescence dont nous sommes témoins, du politicianisme, du fonctionnarisme, du militarisme et du protectionnisme. Nous ne sommes point arrivés encore au bout de ce système. Nous n'avons subi jusqu'à présent que la domination des partis qui trouvent leur point d'appui clans les classes supérieure et moyenne; nous aurons à subir celle — dont la France a eu l' avant-goût en 93 — des partis appuyés sur la classe inférieure. De même que l'établissement du gouvernement de la classe moyenne a été signalé par le massacre et la proscription de la noblesse et du clergé, la confiscation de leurs biens et la constitution d'un système de monopole et de protection particulièrement adapté aux intérêts de la classe moyenne, l'avènement du gouvernement de la classe inférieure sera marqué, — et si nous en doutions, il nous suffirait de jeter un coup d'œil sur les programmes du collectivisme et de l'anarchisme, — par des pratiques analogues, mais bien autrement destructives et ruineuses, proscription des bourgeois, confiscation de leurs propriétés, institution d'un régime spécialement adapté aux intérêts de la classe inférieure, impôts progressifs, protectionnisme dirigé contre les ouvriers étrangers, nationalisation du sol, attribution successive des industries de transport, des mines, des manufactures, des exploitations agricoles à l'Etat, qui en remettra la gestion à des corporations ou à des syndicats ouvriers. Tel est le développement logique du système et le point culminant qu'il est destiné à atteindre.
En observant cette marche des choses, des esprits enclins au pessimisme ont conclu qu'elle ne pouvait manquer d'aboutir à la destruction de la société et àla ruine de la civilisation. Cette conclusion serait probablement exacte si l'existence des sociétés humaines était abandonnée à la discrétion de l'homme. Mais nous avons vu qu'il n'en est pas ainsi. Il y a des lois natu-
relies qui agissent, indépendamment delà volonté deshommes, pour sauvegarder l'espèce et la pousser au progrès en sacrifiant les individus et même les variétés en retard. Si les politiciens qui exploitent l'Etat sont obligés d'augmenter continuellement le volume et le poids de leur exploitation pour la conserver, si, sous l'influence de cette nécessité inéluctable et en dépit des progrès merveilleux de l'industrie, on voit les dépenses publiques s'accroître plus rapidement que les ressources privées qui les alimentent, si les impôts et les dettes des États vont s'aggravant et se multipliant, il y a cependant une limite naturelle que les impôts etlesdettes ne peuvent dépasser: c'est celle où l'impôt, en s'élevant, devient moins productif et où les dettes, en se multipliant, ruinent le crédit. Cette limite fatale n'est pas encore atteinte dans les États civilisés, mais elle finira par l'être; on pourrait même calculer l'époque où elle le sera si l'on connaissait la différence des deux progressions : celle des dépenses publiques et celle des ressources privées. De plus, il faut remarquer que l'accroissement des dépenses publiques en comparaison des ressources privées n'est pas uniforme ; qu'il est incomparablement plus rapide en Europe qu'en Amérique, et qu'il diffère encore en Europe d'un pays à un autre. Cela étant, l'industrie des pays les plus grevés d'impôts et de dettes se trouvera, à la longue, dans l'impossibilité de soutenir la concurrence des industries des autres régions de l'Etat économique, et nous avons constaté qu'aucun système artificiel de protection ne peut avoir la vertu de compenser l'inégalité des charges publiques; elle tombera donc en décadence, en entraînant dans sa ruine les populations auxquelles elle fournit leurs moyens d'existence. En revanche, les pays les moins grevés continueront de croître en richesse et en puissance. Si la généralité de l'espèce subit une perle par le fait de la décadence et de la disparition de ses variétés les moins progressives, elle subsistera néanmoins et continuera à se développer, quoique