‹ La morale économiqueChapitre 226 sur 242 · LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU

avec moins d'énergie et d'ampleur que si toutes ses forces utiles étaient demeurées intactes. Telle est l'opération conservatrice et propulsive des lois naturelles.

Mais cette opération qui retranche les membres affaiblis et viciés du corps de l'humanité est nécessairement douloureuse. Aussi qu'arrive-t-il? c'est que le malade s'en prend à l'opérateur, et le rend responsable de ses souffrances. Ce n'est ni aux vices d'un gouvernement collectif arriéré ni à ceux d'un self govemment individuel prématuré que l'on s'est accordé d'abord à attribuer les maux de la crise actuelle, c'est à la concurrence. C'est la concurrence que les guérisseurs empiriques du socialisme se sont appliqués à éliminer. Or s'il est au pouvoir de l'homme de troubler et de retarder dans quelque mesure l'opération de la concurrence, c'est en aggravant les causes d'affaiblissement et de destruction, qu'elle extirpe brutalement, au prix du sacrifice des membres gangrenés. Ce sont ces causes qu'il faut atteindre et éliminer, avant qu'elles aient produit tous leurs effets destructeurs. Mais d'abord, il faut les reconnaître et les analyser, et telle est l'œuvre de la science économique. Quoique cette œuvre soit loin d'être achevée au moment où nous sommes, elle est cependant en bonne voie : les expériences qui ont été faites et qui se continuent, dans des proportions croissantes, du militarisme, de l'étatisme et du protectionnisme, des moyens révolutionnaires et des procédés constitutionnels l'ont singulièrement aidée. La science a pu dresser le bilan des guerres qui ont ravagé et troublé le monde civilisé depuis un siècle et faire ressortir l'énormité des pertes et des dommages qu'elles ont causés en comparaison de l'insignifiance de leurs résultats utiles ; elle a pu constater et mettre en lumière l'infécondité des services de l'État, sous le double rapport du prix et de la qualité, en regard de ceux des industries de concurrence. Elle a pu faire le compte des frais et des nuisances, de la fiscalité, des monopoles et de la protection ; elle a pu calculer de

même ce que coûtent les luttes pour la conquête de l'Élat, tant parles moyens révolutionnaires, conspirations, émeutes, insurrections, pronunciamentos , que par les procédés constitutionnels, agitation, corruption, intimidation électorale et parlementaire, et montrer toute la stérilité des révolutions les plus vantées et des victoires de parti les plus bruyantes. A mesure qu'elle complétera ce travail de recherche et d'analyse des causes réelles de la crise, et qu'elle réussira à en propager les résultats, en les mettant à la portée du grand nombre, elle convertira l'opinion. L'opinion convertie agira à son tour, avec une puissance croissante, pour réformer l'ancien régime et amener l'avènement de l'ordre nouveau.

C'est ainsi que le progrès s'est accompli de tout temps dans les institutions qui régissent les sociétés aussi bien que dans les pratiques individuelles. Ces changements décisifs de l'opinion sur l'appréciation des institutions et des actes, quand il lui est démontré qu'ils sont devenus nuisibles après avoir été utiles, immoraux après avoir été moraux, peuvent être observés à des époques relativement rapprochées. Citons-en un exemple.

Dans l'antiquité et, il n'y a pas bien longtemps encore, en Grèce et dans des États barbaresques, la piraterie était considérée comme une des formes utiles de la guerre, et elle l'avait été, en effet, à l'origine. Non seulement elle était permise, mais on s'honorait de la pratiquer. Les consciences les plus scrupuleuses ne trouvaient rien de repréhensible dans les gros bénéfices qu'elle procurait, dans les fortunes dont elle était la source. A notre époque et dans tous les pays civilisés, ce brigandage maritime est réprouvé, au contraire, et rigoureusement puni comme une des formes les plus nuisibles du vol à main armée. Cette évolution de la conscience publique et de la loi a été visiblement causée par la multiplication et l'internationalisation des intérêts commerciaux. Les nations qui tiraient plus de profit du com-

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