LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
mcrce que de la piraterie furent les premières à assimiler la piraterie au brigandage et à faire la chasse aux pirates. A mesure que cette industrie, naguère en honneur, devint moins productive pour les nations qui continuaient à la pratiquer, tant par suite de la prohibition dont elle était l'objet que par le fait du développement de leur commerce, elle tomba en discrédit, et, après avoir été réputée morale, elle fut considérée comme immorale. Ceux qui persistèrent néanmoins à la pratiquer furent assimilés au commun des malfaiteurs et mis à l'index de la société des honnêtes gens. Il en a été de même pour le brigandage terrestre dans les pays où cette ancienne forme de la guerre a subsisté jusqu'à nos jours. A mesure que les industries auxquelles le brigandage cause un dommage particulier vont se multipliant et croissent en importance, elles agissent plus activement pour le faire interdire et l'extirper. Si le brigandage subsiste en Grèce et en Sicile, cela tient un peu au développement du commerce intérieur, et notamment de l'exploitation des voyageurs étrangers. Le jour où la Grèce et la Sicile seront, comme la Suisse, le rendez-vous des touristes, où des capitaux importants et un personnel nombreux seront engagés dans l'industrie de l'hébergement, où la masse de la population sera plus intéressée à la prospérité de cette industrie qu'à celle du brigandage, les brigands cesseront d'être populaires, on les traquera au besoin comme des bêtes fauves; leur industrie, devenue sensiblement nuisible aux intérêts du grand nombre, sera condamnée et flétrie comme immorale.
Il en sera de même pour la guerre entre les peuples civilisés, les monopoles politiques et économiques, les instruments à l'aide desquels ils fonctionnent et s'alimentent, servitudes, impôts, privilèges et prohibitions, les moyens révolutionnaires ou les procédés constitutionnels qui servent à les conquérir et à les défendre. Déjà on peut observer un com-
mencement de transformation de l'opinion à l'égard de ces restes de l'ancien régime. A l'époque où la guerre était nécessaire à la défense de la civilisation, elle était généralement considérée, et à bon droit, comme une des manifestations les plus nobles de l'activité humaine, le métier des armes était honoré comme le premier de tous, les peuples vouaient un culte à la mémoire des guerriers auxquels leurs exploits valaient une gloire immortelle. A mesure que la guerre a cessé d'être indispensable à la défense de la civilisation, l'opinion s'est graduellement modifiée à son sujet, et ceux qui la pratiquent ont vu décroître leur prestige. Aujourd'hui, l'immense majorité des populations en est venue à regarder la guerre comme le pire des fléaux. Si elle se résigne encore à la supporter, c'est parce qu'elle s'imagine qu'ayant toujours existé, elle est inévitable, et que d'ailleurs les nations qui se respectent ne peuvent vider leurs différends par un autre procédé ; enfin et surtout, c'est parce que l'opinion de l'ensemble des sociétés qui se trouvent englobées dans « l'État économique » ne se rend pas encore un compte exact de l'énormité des dommages que toute guerre occasionne aux neutres aussi bien qu'aux belligérants, sans procurer ni aux uns ni aux autres, sous forme de bénéfices directs ou indirects, une compensation appréciable. Lorsque l'économie politique assistée de la statistique aura dissipé tous les doutes sur ce point, lorsqu'il sera bien avéré que la guerre est devenue pour tous les membres de l'État économique la plus dommageable des nuisances, la conscience universelle la déclarera immorale. De là à se reconnaître le droit et le devoir de l'empêcher et même de punir ses auteurs et ses promoteurs, il n'y aura qu'un pas.
Si les monopoles politiques et économiques sont demeurés l'objet de la convoitise générale, si les bénéfices extraordinaires qu'ils procurent ne répugnent point à la conscience de la multitude, si, à bien peu d'exceptions près, tout le monde