‹ La morale économiqueChapitre 228 sur 242 · LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU

aspire à prendre part au monopole de l'État, si personne n'éprouve le moindre scrupule à occuper des fonctions dont la rétribution n'est point réglée par la concurrence et dont l'exercice n'exige qu'un travail relâché ou illusoire; si les sinécures sont par-dessus tout recherchées, si l'on ne répugne pas davantage à participer à une entreprise privilégiée, à devenir actionnaire d'une banque de monopole, entrepreneur ou coparticipant d'une industrie protégée, si même on emploie, au besoin, sans s'exposer à aucune révolte de conscience, l'intimidation et la corruption pour se procurer un monopole, un privilège ou une protection, cela tient à ce que l'on ignore généralement les effets nuisibles des monopoles, des privilèges et de la protection, ou bien encore à ce qu'on n'a pas cessé de les croire nécessaires, malgré ce qu'ils ont de nuisible. Cette nécessité prétendue fait supporter et excuser même les pratiques visiblement immorales auxquelles se livrent ceux qui les exploitent ou qui veulent les obtenir. La conscience publique ne s'offense point, par exemple, de voir l'Etat donner des primes à la délation et à l'espionnage pour assurer le recouvrement de l'impôt; elle ne s'offense pas davantage de voir des propriétaires et des industriels recourir à l'intimidation ou à la corruption des mandataires de la nation pour obtenir des droits protecteurs destinés à augmenter artificiellement leurs revenus aux dépens de la généralité des consommateurs. Mais le jour où la science lui aura appris que les monopoles politiques et économiques sont nuisibles et ne sont plus nécessaires, une évolution morale s'opérera en elle : après les avoir reconnus nuisibles, elle les condamnera comme immoraux. La considération publique abandonnera ceux qui en bénéficient, et la participation à un monopole ou à une entreprise privilégiée entraînera une flétrissure analogue à celle qui atteint les entrepreneurs des maisons de jeu, les commanditaires et les tenanciers des maisons de tolérance.

Si l'on ne peut encore constater à l'égard de l'exploitation des monopoles politiques et économiques aucune modification appréciable de la conscience publique, il en est autrement pour ce qui concerne les moyens révolutionnaires et les procédés constitutionnels à l'aide desquels on s'empare de l'exploitation de l'État et on la conserve. Il n'y a pas bien longtemps que l'emploi des moyens révolutionnaires était généralement considéré comme moral. L'opinion de la multitude leur était favorable ; on trouvait juste et raisonnable que des associations secrètes se formassent pour s'emparer de l'État, en employant la force; que les chefs de ces associations choisissent un moment propice pour livrer bataille aux possesseurs de l'État, qu'ils ne reculassent point devant le massacre et l'incendie pour arriver à leurs fins ; on les excusait même de recourir à l'assassinat, et on subissait comme une nécessité inévitable les exactions, les proscriptions et la crise qui accompagnaient et suivaient la « révolution ». L'opinion commence aujourd'hui à marchander ses sympathies aux artisans de révolutions et à leurs procédés. D'un côté, des expériences fréquemment répétées et dont la science s'est mise en devoir de recueillir et d'apprécier les résultats, lui ont enseigné que les révolutions engendrent des maux supérieurs aux biens qu'elles procurent, qu'au lieu d'accélérer le progrès, elles le retardent ou le font payer trop cher, bref, qu'elles sont devenues une « nuisance ». D'un autre côté, les gouvernements ayant redoublé de précautions contre les entreprises révolutionnaires, ceux qui les tentent sont obligés de recourir à des procédés plus destructeurs : la d}rnamite a remplacé la barricade, avec plus d'efficacité peut-être, mais aussi en endommageant davantage la vie et la propriété de la population que les révolutionnaires entreprennent de délivrer du joug de ses tyrans pour l'assujettir au leur, lequel est invariablement plus lourd. A la sympathie et à l'enthousiasme qu'excitaient les révolutions a succédé une froideur qui com-

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