‹ La morale économiqueChapitre 229 sur 242 · LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU

mence à devenir de la répulsion, et pousse même l'opinion à approuver, à l'égard des révolutionnaires à la dynamite, des mesures de répression excessives et impitoyables (1).

On peut observer un changement analogue dans la manière d'envisager l'opération de la conquête de l'État par les procédés constitutionnels ou parlementaires. Après s'être passionnée pour un parti ou pour un autre, l'opinion des masses électorales est devenue généralement indifférente. Des expériences multipliées lui ajrant appris que le monopole

de l'Etat s'alourdit au lieu de s'alléger en changeant de mains ; qu'après avoir solennellement promis de diminuer les impôts lorsqu'ils étaient dans l'opposition, les partis, quelle que soit leur dénomination, les augmentent d'habitude lorsqu'ils arrivent au pouvoir, l'opinion est devenue sceptique en matière de promesses électorales, et elle le deviendra davantage encore lorsqu'elle apercevra plus clairement la nécessité impérieuse qui oblige les partis arrivés au pouvoir à se montrer infidèles à leurs promesses d'opposition (2). Le résultat, c'est quie les électeurs ne se dérangent plus guère pour aller voter, à moins que leur intérêt particulier ne se trouve enjeu; qu'en échange de leur voix, on ne s'engage à leur procurer des emplois ou des faveurs pour eux ou leur famille, des droits protecteurs qui augmentent les profits de leur industrie. Ou ces engagements ne sont point tenus, et, dans ce cas, ils se résolvent en des promesses mensongères, ou ils le sont au détriment de l'intérêt public. Dans l'un et l'autre cas, ils ont un cachet visible d'immoralité.

(1) Aux États-Unis, par exemple, l'opinion a généralement approuvé l'exé cution des anarchistes de Chicago, quoique leur culpabilité fût au moins douteuse.

(2) Les hommes, dit Machavel, aiment à changer de maîtres dans l'espoir d'améliorer leur sort, mais ensuite l'expérience leur fait voir qu'ils se sont trompés et qu'ils n'ont fait qu'empirer leur situation : conséquence inévitable d'une autre nécessité naturelle où se trouve ordinairement le nouveau prince d'accabler ses sujets, et par l'entretien de ses armées et par une infinité d'autres charges. Machiavel. Le Prince, chap. III.

Cependant, au temps où nous sommes, cette immoralité des procédés usités en matière électorale, ne semble pas encore avoir été perçue par la conscience publique. Tout au moins établit-elle une distinction entre les actes immoraux de la vie privée et ceux de la vie publique; elle se montre indulgente pour ceux-ci et réserve sa sévérité pour ceux-là. Si elle exclut de la société des honnêtes gens l'escroc qui s'approprie induement l'argent d'autrui en trichant au jeu, si elle appelle même sur lui les rigueurs de la loi pénale, elle excuse la conduite du candidat qui escroque des voix en faisant des promesses qu'il sait ne pouvoir tenir, ou qu'il ne pourra tenir qu'en sacrifiant les intérêts généraux de la nation que son premier devoir sera de défendre contre les convoitises particulières. Sous ce rapport, la conscience publique est en retard. Mais quelle est la cause de ce retard? C'est l'ignorance des effets nuisibles des procédés nécessaires des luttes constitutionnelles. Si l'opinion a une vue claire des effets nuisibles de l'escroquerie sous ses anciennes formes, elle n'aperçoit pas encore d'une façon positive et distincte ceux de l'escroquerie électorale et des autres pratiques auxquelles les partis politiques se trouvent dans la nécessité de recourir pour s'emparer du monopole de l'Etat ou le conserver; lorsqu'il lui sera démontré qu'elles sont nuisibles et à quel point elles le sont, elle les réprouvera et les déclarera immorales.

Les progrès de ce genre sont lents à accomplir, mais ils sont décisifs. Il n'y a pas bien longtemps qu'une famille se croyait honorée lorsque la faveur du roi descendait sur la femme ou la fille d'un de ses membres, et nous lisons dans les mémoires du chevalier de Grammont qu'on pouvait être réputé fort honnête homme tout en corrigeant la fortune au jeu (1). Le chevalier des Grieux n'était pas trop déconsi-

(1) « ... Les foi-tunes du chevalier de Grammont furent longtemps diverses dans l'amour et dans le jeu. Estimé des courtisans... toujours

Page 1