LIVRE VII. — L'ORDRE NOUVEAU
déré quoiqu'il vécût à la fois du jeu et de la prostitution. Qui sait si, dans le siècle prochain, l'opinion n'étendra pas au politicianisme et aux autres professions ou industries entachées de monopole, la déconsidération dont elle frappe aujourd'hui les gens qui vivent du jeu et de la prostitution? Déjà, on peut constater aux Etats-Unis la défaveur dont est atteinte la profession de politicien. Quoique l'opinion ne s'y rende pas encore un compte exact des nuisances que produit le monopole politique, comme elle a pu reconnaître que l'exercice de l'industrie qui l'exploite nécessite le mensonge, les fausses promesses, l'emploi habituel de l'injure et de la calomnie, l'immolation des intérêts de la nation aux intérêts de parti ; qu'il oblige l'homme le plus honnête dans la vie privée à devenir malhonnête dans la vie publique, l'opinion, disons-nous, commence à reléguer le politicianisme parmi les industries suspectes. On peut prévoir qu'il en sera de même à la longue pour toutes les professions et industries dont le monopole et la protection grossissent les revenus aux dépens d'autrui. Mais que se passera-t-il alors? c'est que ces professions et industries, condamnées par la conscience publique, seront abandonnées par les honnêtes gens et ne se recruteront plus que dans le rebut de la population. Alors aussi, la réforme de l'ancien régime sera mûre, et elle s'accomplira sans résistance, sous la pression irrésistible de l'opinion convertie.
Remarquons au surplus que, de tous temps, le progrès des institutions et des mœurs s'est accompli par la conversion de l'opinion. Lorsque des règles de conduite collective ou individuelle devenaient nuisibles après avoir été utiles, ce changement était d'abord aperçu par l'élite intelligente des sociétés. Dans cette élite, les intéressés au maintien des anciennes
gai, toujours vif, et, dans les commerces essentiels toujours honnête homme. »
Mémoires du comte de Grammont, par Antoine Hamilton.
règles s'efforçaient de les conserver quand môme; ceux qui, au contraire, voulaient établir de nouvelles règles, soit qu'ils fussent directement intéressés à leur établissement, soit qu'ils les considérassent simplement comme plus utiles à la société dont ils étaient membres, travaillaient à les faire adopter. Comment s'y prenaient les uns pour conserver les règles existantes, les autres pour leur substituer des règles nouvelles ? Us agissaient sur l'opinion, en se servant du procédé que l'expérience leur avait fait reconnaître comme le plus efficace, c'est-à-dire en intéressant à leur cause le sentiment religieux. Les conservateurs invoquaient les Dieux qui avaient révélé l'ancienne loi ; les novateurs invoquaient un Dieu nouveau qui leur avait révélé sa loi, en leur donnant la mission de l'enseigner. Qu'arrivait-il alors? Si les anciennes règles avaient cessé d'être adaptées aux conditions d'existence de la société, si elles produisaient des effets nuisibles, la multitude qui en souffrait se convertissait à la religion qui lui apportait de nouvelles règles, autrement dit une nouvelle morale. Mais, à remonter à son origine, cette morale religieuse n'était-elle pas une « morale économique »?