livre il — la matière de la morale. — le droit
de la liberté et de la propriété des individus et des sociétés. Ce sont ces limites dans lesquelles chaque liberté et chaque propriété individuelle ou collective peuvent se mouvoir sans empiéter sur la liberté et la propriété d'autrui, que le droit a pour mission de reconnaître et de garantir.
Que cette reconnaissance et cette garantie soient nécessaires, cela ressort de l'imperfection et de l'ignorance natives de l'homme. Sans cloute, l'homme a, comme les animaux inférieurs eux-mêmes, l'amour de la liberté et de la propriété. C'est chez lui, aussi bien que chez eux, un sentiment naturel et inné. Mais ce sentiment n'est point éclairé. II pousse celui qui en est possédé à étendre autant qu'il le peut sa liberté et sa propriété, fût-ce en empiétant sur la liberté et la propriété d'autrui. Accoutumé dès son origine à vivre aux dépens des autres créatures, l'homme est demeuré enclin au vol et au meurtre. La première des lois qui gouvernent le monde économique, la loi de l'économie des forces, le pousse encore à s'emparer des valeurs produites par autrui, quand il lui en coûte une dépense de forces et de peine moindre que celle qu'il aurait dû faire pour les produire lui-même. Si le droit n'était point intervenu pour reconnaître, délimiter et garantir les libertés et les propriétés, les sociétés humaines eussent été, dès leur naissance, livrées à l'anarchie, chacun luttant à la fois pour conserver sa liberté et sa propriété et pour les agrandir aux dépens d'autrui. D'où une perte de forces qui eût surpassé les avantages de l'association, et la dissolution inévitable de la société ou son asservissement aux plus forts.