LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR
du rôle que la nature lui a assigné dans la reproduction de l'espèce ; elle ne pourrait s'en exonérer ou du moins se placer sous ce rapport dans la situation de son conjoint, qu'à la condition d'assumer entièrement sur elle le fardeau de l'entretien des produits de l'union. L'obligation particulière de protection, impliquant celle de pourvoir aux besoins de la communauté, et établissant ainsi une sorte de compensation avec le devoir plus étroit de fidélité qui incombe à la femme, dérive de la supériorité naturelle des forces et des facultés productives chez l'homme.
Les devoirs de famille comprennent encore une obligation d'assistance et de soins mutuels dont l'utilité est patente non seulement entre époux, mais encore entre frères, sœurs et parents à des degrés plus éloignés. Cette obligation s'affaiblit naturellement à mesure que la parenté s'éloigne. Les liens qu'elle établit se sont successivement relâchés depuis que les membres à des degrés divers de la famille ont cessé de vivre tous au même foyer ou dans la même localité, comme c'était jadis le cas ordinaire. Les législations des pays civilisés n'en ont pas moins continué à assurer l'hérédité des biens dans la famille légale jusqu'à un degré qui dépasse certainement ce qu'on pourrait appeler la frontière naturelle de la parenté moderne ; mais l'inconvénient de cette extension artificielle est moindre que celui de l'attribution à l'État des biens des décédés ab intestat, réclamée aujourd'hui par les socialistes. Car, à quelque degré qu'ils soient, les parents sont plus capables que l'Etat de faire un usage utile des biens provenant de l'héritage. Ajoutons que la liberté de tester, malgré les restrictions surannées qui la limitent encore, fournit aux testateurs un moyen légitime et facile de soustraire leurs biens aux convoitises de gens auxquels ne les unit plus aucun lien particulier d'affection ou de services mutuels, en leur permettant d'affecter ces biens à la destination qu'ils jugent la plus utile.
Après l'union sexuelle que les coutumes ou les lois auto-
risent et dont elles réglementent et garantissent les stipulations, viennent les unions libres qu'elles ont commencé par interdire et qu'elles ont fini par tolérer. Celles-ci peuvent être partagées en deux catégories : 1° l'union déterminée seulement par l'appétit sexuel chez l'homme et exploitée par la femme et qui fait l'objet de l'industrie de la prostitution; 2° l'union libre proprement dite qui comporte différentes variétés, selon qu'elle est exclusive ou non.
Les obligations naturelles dont ces unions non reconnues et garanties sont la source varient suivant l'espèce. La prostitution ne crée pour l'homme aucune obligation ni à l'égard de la femme ni ù l'égard du fruit qui peut naître d'une union destinée à être stérile. En recevant son salaire, la prostituée assume la responsabilité de toutes les conséquences de son industrie; à qui pourrait-elle d'ailleurs les faire partager? Elle n'en a pas moins l'obligation de pourvoir à l'élève et à l'éducation des êtres auxquels elle donne le jour, et dont la naissance est à la fois une lourde charge pour elle et un malheur pour eux, car ils naissent en dehors de toute condition de bonne sélection physique et morale.
Dans les unions libres proprement dites, du moins dans celles qui ont un caractère exclusif, l'obligation de la paternité est, aussi bien que dans le mariage, commune aux deux conjoints; elle a même été reconnue et sanctionnée dans la plupart des pays civilisés par les coutumes ou les lois qui ont autorisé, malgré l'abus qu'on en peut faire, la recherche de la paternité. Les prétendus réformateurs de la révolution française, qui ont interdit celte recherche, ont enlevé aux enfants naturels un secours nécessaire, et infligé aux filles mères un fardeau dépassant leurs forces. Par une contradiction bizarre ils leur accordaient des récompenses tout en les assimilant aux prostituées, incapables, en vertu de la nature même de leur industrie, de désigner bona fide le père de leurs enfants. Mais <ù l'union libre, en debors de la prostitution, n'affran-