LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR
à celle qui s'écarte le moins de la loi naturelle; mais à quel signe peut-on la reconnaître? Quoi que l'on fasse, à quelque loi que l'on obéisse, on est donc toujours exposé à étendre à l'excès les limites de son droit, par conséquent à manquer au devoir de respecter le droit d'autrui et à commettre une nuisance. Le plus sûr est d'obéir à la loi positive, mais nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu'il est des cas où il est plus moral ou moins immoral et nuisible de l'enfreindre que de lui obéir. Ensuite, en supposant même que les différents codes de la morale vinssent à s'unifier, que les lois de la religion, de l'opinion et de la conscience individuelle se confondissent avec la loi positive et que celle-ci coïncidât exactement avec la loi naturelle, il faudrait que les hommes possédassent avec la volonté de l'observer, en se soumettant à la tutelle et aux servitudes qu'elle peut exiger, la force morale nécessaire pour résister aux impulsions vicieuses qui les poussent continuellement à l'enfreindre. Et remarquons qu'à mesure que la puissance productive de l'homme s'accroît et que la richesse augmente, la sphère du droit d'autrui va s'agrandissant : il y a un nombre de plus en plus grand de libertés et de propriétés que nous avons l'obligation de respecter et sur lesquelles nos inclinations vicieuses nous poussent à empiéter, liberté du travail, de l'échange, du prêt, etc., propriétés personnelles, immobilières et mobilières. Il est donc nécessaire que les limites des libertés et des propriétés de chacun soient fixées sur le nombre sans cesse croissant des points où elles se trouvent en contact et peuvent se trouver en conflit avec les libertés et les propriétés d'autrui, que l'institution du droit s'étende et se perfectionne, que la connaissance en soit généralisée et, par-dessus tout, que les forces morales indispensables pour repousser les tentations dommageables à autrui se développent en proportion de l'accroissement du nombre et de la valeur des objets qui sont de nature à provoquer ces tentations.
Telles sont les difficultés et tels sont les obstacles que rencontre l'observation du devoir d'user de son droit sans porter atteinte au droit d'autrui. Ce devoir que la religion a résumé dans une formule brève et saisissante : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit, embrasse la généralité de nos actions depuis les plus importantes ou celles que nous considérons comme telles jusqu'aux plus insignifiantes. On peut le partager, dans l'application, en deux séries d'obligations générales, divisées, à leur tour, en obligations particulières, l'une concernant le respect de la liberté, l'autre le respect de la propriété. L'examen de ces obligations et des conséquences nuisibles qu'entraîne leur non accomplissement exigerait des volumes; nous nous bornerons à en signaler quelques-unes.
I. L'obligation de respecter la liberté d'autrui. — La liberté, avons-nous dit (liv. II, chap. n), se partage en autant de catégories qu'il y a de modes d'activité et de modes d'emploi de cette activité : liberté du travail et des entreprises, de l'association, de l'échange, du prêt, du legs, de la parole, de la presse, de l'enseignement, des cultes, du gouvernement, etc.
Chacune de ces libertés exercées dans les limites marquées par le droit doit être respectée chez autrui, et toute atteinte qui y est portée occasionne une nuisance qui se traduit par une destruction ou une déperdition de forces utiles, au détriment de l'intérêt général et permanent de l'espèce. Au premier rang de celles qu'il importe le plus de respecter, en ce que leur violation entraîne la nuisance la plus dommageable, se trouve la liberté du travail et de l'échange, car elle est la condition essentielle de la production et de la distribution utiles de la richesse.
En ce qui concerne la production, nous avons constaté (liv. Ier, chap. vu) qu'elle est la plus utile lorsqu'elle se trouve en équilibre avec la consommation au niveau du prix nécessaire, qui est par là même le prix moral ou le juste prix.