LIVRE III. — LA MATIERE DE LA MORALE. — LE DEVOIR
En ce qui concerne la distribution, nous avons constaté de même qu'elle est la plus utile lorsque la rétribution de chacun des coopérateurs de la production se fixe, en vertu des mêmes lois qui agissent pour établir l'équilibre entre la production et la consommation, au taux nécessaire à la réparation et à l'accroissement proportionnel des forces dépensées. Chacun obtient alors, au point de vue économique, la part utile et, au point de vue moral, la juste part qui lui revient dans la production.
Mais l'équilibre ne peut s'établir clans la production et la distribution au niveau du taux nécessaire s'il est porté atteinte à la liberté de créer et d'échanger les produits d'une part, à la liberté de créer les agents productifs et d'échanger leurs services de l'autre. Supposons par exemple qu'une coalition de producteurs de cotonnades, méconnaissant l'obligation de respecter chez autrui la liberté de produire et d'échanger, réussisse à empêcher l'établissement de nouvelles manufactures de coton ou à interdire l'apport et l'échange des cotonnades produites au delà de la frontière de l'Etat, l'équilibre entre la production et la consommation s'établira plus ou moins au-dessus du taux nécessaire, et la différence se traduira par une déperdition de forces utiles. Supposons encore que les agents productifs entre lesquels se distribue la valeur produite dans la manufacture ne possèdent point une liberté égale d'apporter et d'échanger leurs services, le partage s'effectuera d'une manière inégale : les plus libres obtiendront au delà de leur part juste et nécessaire, les moins libres obtiendront moins que leur part. A la vérité, l'inégalité pourra résulter de causes étrangères à la volonté des copartageants, et dans ce cas ils ne seront point responsables de ses conséquences nuisibles. Mais il en sera autrement si l'un d'entre eux agit pour empêcher les autres d'apporter et d'échanger ses services, et diminue ainsi leur liberté au profit de la sienne. S'il possède une liberté supé-
rieure à la leur, — et tel est le cas ordinaire de l'entrepreneur capitaliste vis-à-vis de ses ouvriers, car il dispose communément à un plus haut degré de l'espace et du temps, il est moins pressé de demander leur travail qu'ils ne sont pressés de l'offrir, et il peut le demander dans un rayon plus étendu, — on n'est point fondé à lui reprocher de profiter de cet avantage, et la déperdition de forces utiles qui résulte de cette situation inégale ne lui est point imputable ; mais il sera inexcusable s'il agit pour l'aggraver. Voilà pourquoi les coalitions des entrepreneurs d'industrie en vue de restreindre la liberté de la demande du travail et de faire baisser les salaires sont plus immorales que les coalitions des ouvriers pour diminuer la liberté de l'offre et faire hausser le prix du travail. Nous avons étudié ailleurs les causes qui déterminent l'inégalité de la situation des coopérateurs et des copartageants de la production, ainsi que les progrès à réaliser pour y porter remède (1). Nous n'avons pas à y revenir ici. Il nous suffira de dire que la solution de ce problème économique et moral consiste à étendre la liberté de l'ouvrier dans l'espace et le temps et non à diminuer celle de l'entrepreneur d'industrie et du capitaliste.
L'obligation de respecter la liberté d'autrui en matière de religion, d'enseignement, de presse, n'est pas seulement méconnue et violée par la loi positive, elle l'est encore sous l'excitation de la religion, de l'opinion et de la conscience individuelle, tantôt avec le concours de la loi positive, tantôt malgré ses défenses. En matière de religion, le respect de la croyance et du culte d'autrui s'appelle la tolérance. Or, il arrive que dans les pays mêmes où la loi positive garantit a chacun la liberté de sa croyance et de son culte, la tolérance religieuse n'existe qu'à un faible degré : c'est que la loi reli-
(l) Voir les Lois naturelles de l'économie politique, troisième partie, cliap. V. Comment les marchés isolés se sont agrandis et ont tendu à s'unifier.