‹ La morale économiqueChapitre 56 sur 242 · LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

encore dans les limites de ce droit de défense. Ils amplifient les actes qu'ils signalent à la réprobation publique, ils dénaturent les intentions de ceux qui les ont commis quand ils ne versent pas en plein dans la calomnie, et les pénalités morales qu'ils infligent ou sollicitent sont presque toujours sans proportion avec l'importance du délit, de la faute ou de la simple inconvenance qu'ils se complaisent à dénoncer et à condamner. Voilà pourquoi ces détectives volontaires de la police sociale, malgré leur nombre et leur zèle, ne jouissent que d'une considération médiocre. On ne saurait affirmer cependant que leur intervention soit iautile malgré ce qu'elle a de défectueux. Il y a apparence même que les vices de toute sorte ne manqueraient pas de fleurir plus que d'habitude, et les actes nuisibles qu'ils engendrent de se multiplier, si l'individu cessait d'être soumis au contrôle d'autrui.

La morale ne nous commande pas seulement de nous abstenir du meurtre, de l'injure et de la calomnie, elle nous commande encore de respecter le droit d'autrui jusque dans les habitudes et les convenances sociales. C'est pourquoi la politesse est une pratique morale, en ce qu'elle épargne ù autrui les impressions pénibles qu'occasionne dans les relations sociales la plus menue infraction au droit de chacun. A leur tour, ces impressions pénibles engendrent des ressentiments et des conflits qui déterminent une déperdition de forces utiles.

Les atteintes à la propriété mobilière et immobilière affectent des formes variées, mais, de même que la plupart des atteintes à la liberté et à la propriété personnelle, elles peuvent être ramenées au vol. Comme nous l'avons remarqué ailleurs (I), la pratique du vol, sous une forme ou sous une autre, est universelle. Elle est un produit de la loi de l'économie des forces et répond à la tendance naturelle à

(1) Les Lois naturelles.

toutes les créatures d'obtenir la plus grande somme de jouissances en échange de la moindre somme de peine. Cette tendance est utile en soi. Elle ne devient nuisible que lorsqu'elle n'est point contenue dans les limites du droit, et l'objet principal de toutes les législations et des sanctions matérielles ou morales qu'elles établissent est de l'y contenir. Mais elles n'y réussissent qu'imparfaitement, soit qu'elles se montrent inhabiles à fixer les limites du droit, ou impuissantes à empêcher le penchant au vol de les franchir.

Ce serait une étude intéressante à faire que celle des procédés dont la tendance au vol a provoqué l'invention et qu'elle emploie pour s'approprier le bien d'autrui, lorsqu'elle n'est pas contenue par les freins de la loi positive, de la religion, de l'opinion et de la conscience individuelle. Chacun de ces procédés, pillage, vol avec effraction ou sans effraction, escroquerie, usure, monopole, etc., est plus ou moins usité selon les pays et les époques, mais l'industrie qui les met en œuvre a été partout et de tous temps florissante, et on peut ajouter qu'elle l'est aujourd'hui autant que jamais. Il y a apparence qu'elle cessera de l'être seulement lorsque, d'une part, chaque liberté et chaque propriété seront fixées dans les limites naturelles du droit, lorsque, d'une autre part, la conscience de l'homme sera assez éclairée et sa force morale assez grande pour les respecter dans ces limites. En attendant, on peut partager le vol en deux catégories : le vol légal et le vol illégal, le vol que la loi positive autorise d'accord ou non avec la loi de la religion, de l'opinion et de la conscience individuelle, et le vol que la loi positive interdit et punit.

Nous nous bornerons pour le moment à signaler comme une simple illustration de l'état arriéré de la loi positive et même de la conscience individuelle, en cette matière, le concours que les capitalistes apportent aux emprunts publics, sans s'enquérir de leur destination utile ou nuisible.

LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR. 91 Si la loi de tous les peuples civilisés interdit aux capitalistes de commanditer une association de voleurs ou une entreprise de piraterie, si l'opinion condamne la commandite de la traite des nègres, des maisons de jeu ou de prostitution, ni la loi ni l'opinion, ni même la conscience individuelle ne s'occupent de la destination des capitaux absorbés par les emprunts publics. En matière d'emprunts, les capitalistes ne considèrent d'habitude que les risques du placement et l'intérêt que ce placement rapporte. Ils n'ont aucun souci de l'emploi moral ou immoral que leurs capitaux vont recevoir. Ils ne se font aucun scrupule de les prêter à un gouvernement qui s'en sert pour déchaîner le fléau de la guerre ou qui les gaspille à la manière d'un dissipateur, en grevant pour une période indéfinie la propriété de ses sujets. Cependant le capitaliste qui prête à un gouvernement perturbateur, dissipateur et véreux, a sa part dans la responsabilité des actes immoraux et nuisibles qu'il lui fournit les moyens de commettre aussi bien que celui qui commandite une association de voleurs ou de pirates.

Page 1