‹ La morale économiqueChapitre 58 sur 242 · LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MOIULE. — LE DEVOIR. 9o · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MOIULE. — LE DEVOIR. 9o

soit pour remédier à la perte ou à l'insuffisance de ses facultés et des moyens de gagner sa vie. La charité constitue entre les hommes une vaste mutualité d'assurance. Mais elle n'est bienfaisante qu'à la condition de contribuer à la conservation des forces utiles de l'espèce; elle est malfaisante au contraire quand elle contribue à les diminuer, en encourageant la paresse et en détendant le ressort qui pousse l'individu à pourvoir lui-même à sa subsistance et à celle des êtres dont il est responsable. Tel est notamment le vice de la charité publique.

On pourrait se demander même, si le gouvernement n'excède pas son droit en prélevant des impôts sur la généralité pour assister une classe particulière d'individus. L'affirmative n'est pas douteuse lorsqu'il s'agit d'individus riches ou aisés en faveur desquels le gouvernement établit des prohibitions ou des droits protecteurs dont l'objet est d'augmenter leurs revenus aux dépens du reste de la nation. En ce cas, la charité publique, de quelque prétexte patriotique ou autre qu'elle se couvre, est notoirement nuisible et immorale. Mais il en est autrement lorsqu'il s'agit d'une classe véritablement misérable et que la charité privée se montre impuissante à assister suffisamment, surtout si sa misère est causée ou aggravée par des événements indépendants de sa volonté et qu'elle ne pouvait prévoir, une crise commerciale, une guerre, la fermeture d'un débouché par un exhaussement de tarifs, etc. Dans ce cas, le gouvernement agissant en qualité de tuteur de la société prélève sur le revenu de la classe la plus aisée la somme nécessaire pour combler le déficit du revenu de la classe la plus pauvre, et s'il en fait une distribution judicieuse, son intervention peut être considérée comme utile. En revanche elle ne l'est point si la charité privée suffit à sa tâche, et si, comme il arrive d'habitude, la charité publique est imparfaite au point d'encourager le développement de la misère et du vice.

Mais de ce que la charité publique est généralement défectueuse, il ne faudrait pas conclure que la charité privée est sans défaut. La charité privée vaut ce que valent ceux qui l'exercent. S'ils sont animés du pur amour de l'humanité, s'ils sont vraiment sensibles aux souffrances de leurs semblables et si ce sentiment est assez fort pour les déterminer à s'imposer les sacrifices, à se donner la peine et à subir les dégoûts que comporte le soulagement de la misère, leur charité sera utile, partant morale: s'ils n'obéissent qu'à la vanité et au besoin de faire montre d'un sentiment que leur cœur n'éprouve point, s'ils donnent sans mesure et sans choix, ils contribueront à alimenter les sources de la misère et de la dégradation au lieu de les tarir, et leur charité sera nuisible, partant immorale.

Page 1