‹ La morale économiqueChapitre 60 sur 242 · LIVRE III. — LÀ MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LÀ MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

qu'ils ne se trouvent point en opposition avec les siens.

Or, si nous considérons l'animalité dans ses relations avec l'homme, elle nous apparaît partagée en deux grandes catégories : les animaux nuisibles et les animaux utiles.

Les animaux nuisibles sont, en vertu de leur nature, en guerre permanente avec l'homme ; ils obéissent à leurs instincts et à leurs besoins en portant atteinte à sa vie et à ses moyens d'existence. Vis-à-vis de ces « ennemis naturels », il se trouve à l'état de légitime défense. Il a le droit de tuer le lion ou le tigre qui menace sa vie et prélève une dîme sur ses troupeaux aussi bien que la taupe ou la fourmi qui dévaste se> champs et infeste son habitation. Mais, en les détruisant, a-t-il le droit de leur infliger des souffrances inutiles? Est-il permis de torturer même un animal nuisible? Est-ce là une action tout au moins indifférente au point de vue moral? Nous ne connaissons pas assez l'économie générale de l'univers pour savoir si, en ne nous bornant pas à user de notre droit de défense à l'égard des animaux nuisibles, en leur infligeant un supplément de souffrances que ne nécessite point leur destruction et qu'ils ne méritent point puisqu'ils obéissent à leur nature et aux conditions de leur existence, nous ne commettons pas un acte qui dépasse notre droit vis-à-vis d'eux et qui, comme tout acte dépassant le droit, a des conséquences nuisibles à autrui et quel que soit autrui. En tout cas, les souffrances inutiles infligées à un animal, fût-il nuisible, causent à l'homme lui-même un mal positif, en ce qu'elles alimentent et développent chez lui le vice de la cruauté, transmissible comme tous les vices par voie d'hérédité, et contribuent ainsi à la détérioration de sa propre espèce.

Nous n'avons donc aucun droit à respecter chez les animaux nuisibles. Ils sont nos ennemis naturels. Nous avons le droit et même le devoir de les détruire, sauf à nous assurer dans notre propre intérêt si le mal visible qu'ils nous causent n'est

iOÔ LÀ MORALE ÉCONOMIQUE.

point compensé et au delà par quelque service que nous n'apercevons point, sauf encore à nous abstenir de leur infliger des souffrances inutiles. Mais quels sont nos droits et nos devoirs à l'égard des animaux utiles?

On peut encore partager les animaux utiles en deux catégories : ceux qui vivent en liberté et ceux que l'homme a réduits en servitude. Parmi les premiers, il en est que l'homme laisse vivre et qu'il protège même contre leurs ennemis : tels sont les oiseaux destructeurs d'insectes nuisibles, les oiseaux chanteurs, etc. Mais il en est d'autres bien plus nombreux, qui servent à sa consommation, et qui sont l'objet des industries de la chasse et de la pêche. En s'emparant de ces créatures inférieures et en les privant de la vie pour se nourrir, se vêtir, se meubler, s'outiller, l'homme obéit aux nécessités de sa nature. Des âmes bienveillantes peuvent s'affliger de cet arrangement des choses qui fait acheter la jouissance des uns par la souffrance des autres et nous montre notre globe comme une scène permanente de carnage, où chaque espèce alimente sa vie aux dépens de la vie des espèces étrangères, inférieures et même supérieures, après avoir le plus souvent infligé à ses victimes les angoisses de la peur avec la douleur de la mort, mais cet arrangement des choses, si imparfait ou vicieux qu'il puisse nous paraître, il ne dépend pas de nous de le changer et nous avons l'obligation de nous y soumettre. C'est une exagération morale de s'abstenir de la chair des animaux et de respecter la vie jusque dans l'insecte, à l'exemple du faquir de l'Inde. En revanche, n'est-ce pas dépasser son droit sur les autres espèces que de tuer ou de blesser des animaux inoffensifs pour le seul plaisir de se procurer les émotions de la chasse et de faire montre de son adresse? Quand la chasse était une industrie nécessaire sous le double rapport de la sécurité et de l'alimentation, elle ne soulevait aucune objection morale, et quoiqu'elle ait perdu la plus grande partie de son importance originaire, elle n'a

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