LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE — LE DEVOIR
pas cessé d'avoir sa raison d'être; mais, considérée comme un simple passe-temps, n'est-elle pas un plaisir barbare qui développe chez le cbasseur l'insensibilité et la cruauté? Enfin, quand un homme tue un animal quelconque pour le seul plaisir de le tuer, ne peut-on pas se demander s'il n'offense point des droits inférieurs sans doute, mais réeh, et ne cause point un mal sans compensation en augmentant stérilement la somme des souffrances auxquelles est condamnée l'universalité des êtres pourvus de vie (1) ?
(1) C'est réellement dommage, dit l'abbé Armand David, que l'éducation générale du genre humain ue se soit pas développée assez et h temps pour sauver d'une destruction sans remède tant d'êtres organisés que le Créateur avait placés sur notre terre pour vivre à côté de l'homme, non seulement et simplement pour orner le monde, mais pour y remplir un rôle utile et relativement nécessaire dans l'économie générale. Une préoccupation égoïste et aveugle dos intérêts matériels nous porte à réduire en une prosaïque ferme ce cosmos si merveilleux pour celui qui sait le contempler! Bientôt le cheval et le porc d'un côlé, et de l'autre le blé et la pomme de terre vont remplacer partout ces centaines, ces milliers de créatures animales et végétales que Dieu avait fait sortir du néant pour vivre avec nous; elles ont droit à la vie, et nous allons les anéantir sans retour, en leur rendant brutalement l'existence impossible. Jamais je no pourrai croire que c'est ainsi qu'il faut entendre ces paroles adressées aux premiers hommes : Iiejilete terram et subjicite eam. Dieu a établi l'homme (nous le voyons par les paroles de la Bible et par les facultés supérieures qu'il lui a accordées) le roi de tous les êtres vivants; animaux et plante0, tous sont à sou usage : mais c'est, sans nul doute, à son usage raisonnable et rationnel. Or, considéré au point de vue de sa conduite à l'égard des autres créatures animées, il paraît bien moins le roi intelligent que le tyran maladroit de la création terrestre. Il n'est pas croyable que le Créateur eût fait apparaître sur la terre tant d'organismes divers, si admirables chacun dans sa sphère, si parfaits chacun dans son rôle, s'il était permis au chef-d'œuvre do ses mains de les en faire disparaître pour jamais. Celui qui aime la nature, c'est-à-dire Dieu dans ses œuvres, se sent presque devenir misanthrope, en voyant ses semblables tant maltraiter ce qu'ils devraient respecter.
Je suis intimement persuadé que le progrès du temps élèvera le niveau général de l'éducation et de l'intelligence humaine, jusqu'au point de faire user, sans abuser, des différents êtres organisés de notre monde; malheureusement ce sera trop tard pour quantité d'espèces mortes pour toujours. Songeons donc à l'avenir.
Déjà l'institution des sociétés protectrices des animaux est un acheminement vers ces idées de justice universelle. Mais je ne comprends pas comment les mômes hommes qui plaident la cause d'un mulet trop fortement battu puissent applaudir aux cruelles hécatombes d'un Baker en
La seconde catégorie est celle des animaux utiles que l'homme a réduits en servitude et dont il use à sa guise. Son droit de les asservir et de les utiliser dérive de sa nature et des conditions de son existence. Il faut remarquer d'ailleurs qu'en les asservissant, il les protège et assure leur subsistance. En supposant qu'il n'eût point réduit en servitude le cheval, l'âne, le bœuf, le mouton, le chien, ces espèces mal pourvues de moyens de défense auraient probablement disparu sous la dent des grands carnassiers et à coup sûr elles se seraient moins multipliées à l'état sauvage qu'elles ne l'ont fait à l'état de domesticité ; elles auraient eu aussi une existence plus précaire et plus pénible. Est-ce à dire que le droit que l'homme
Afrique! Ces centaines d'innocentes et gentilles gazelles immolées à un amour-propre de chasseur, ces rares rhinocéros, ces éléphants si intéressants (précieux restant d'une faune qui va disparaître bientôt) inutilement massacrés, au moyen d'armes perfectionnées et dans un combat honteusement inégal, n'ont-ils pas autant de droit d'animer les brûlants déserts que Sir Samuel Baker et Cic d'y voyager?
Je voudrais que les sociétés scientifiques ou quasi scientifiques qui accordent des éloges et des récompenses aux découvertes géographiques des courageux voyageurs fissent une restriction significative à l'endroit de pareilles boucheries, de ces véritables cruautés. Les nécessités de la vie et les besoins des collections scientifiques excusent seuls la destruction de quelques-uns des êtres de la nature.
Je voudrais encore que, dès à présent, les premiers livres élémentaires qu'on met entre les mains des enfants continssent quelques préceptes de cet intelligent respect qui est dû à toutes les œuvres de Dieu.
Ce sont les moineaux, dit le même bienveillant voyageur, qui
poussent ici leur sans-façon à l'excès. Quand les portes et les fenêtres des appartements sont ouvertes, ils ne se gênent pas pour y pénétrer, les traverser d'un bout à l'autre et même pour voler du riz au réfectoire pendant que tout le monde s'y trouve à table. J'aime beaucoup cette familiarité des petits animaux; et je pense qu'elle serait plus grande encore et plus universelle daus le monde, et qu'elle constituerait un agrément de plus dans la nature, si l'homme n'avait pas déclaré une guerre d'extermination à tout ce qui ne naît pas sous son toit. L'éducatiou générale est si mal soignée à cet égard, surtout dans notre race européenne, qu'on se fait un mérite de la cruauté; les instincts meurtriers y sont si peu comprimés qu'à la vue d'un oiseau, d'un être vivant quelconque, qu'il soit iuoffensif, beau, utile, la première pensée d'un enfant, d'un homme de notre occident est de lui donner la mort! comme s'il y était obligé par une loi.
Journal de mon troisième voyage d'exploration dans l'Empire chinois, par l'abbé Armand David.