‹ La morale économiqueChapitre 62 sur 242 · LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LA MORALE. — LE DEVOIR

possède sur elles soit illimité et que la morale n'ait rien à voir dans l'exercice de ce droit? Les législations qui punissent dans la plupart des pays civilisés les mauvais traitements infligés aux animaux demeurent muettes sur ce point; elles se bornent à condamner cette sorte de sévices comme une cause de dépravation pour l'individu qui les commet et une offense aux sentiments de ceux qui en sont témoins; mais ne pourrait-on encore invoquer à l'appui des mesures protectrices des animaux le droit universel des êtres pourvus de vie, en tant que ce droit n'est pas en opposition avec celui de l'homme, et le devoir de ne faire subir à des créatures qui se trouvent en notre puissance et à notre merci que la somme de souffrances nécessitée par la satisfaction de nos besoins?

La vivisection, mise à la mode à une époque encore récente, mérite-t-elle une immunité particulière? Il est permis d'en douter. Que les supplices cruels et prolongés auxquels elle condamne d'innocents animaux endurcissent et excitent à la cruauté ceux qui les pratiquent et ceux qui en sont témoins, cela ne saurait être contesté. On prétend, à la vérité, que l'animal a une capacité de souffrir moindre que celle de l'homme. Soit ! mais ses cris et ses hurlements pendant qu'on le soumet aux lentes tortures de la vivisection attestent cependant qu'il souffre. Il n'a pas, dit-on, conscience de sa souffrance, mais l'enfant l'a-t-il davantage? Ajoutons qu'un animal domestique, un chien, par exemple, dont la société de l'homme a développé, de génération en génération, l'intelligence et les facultés affectives, est aujourd'hui, selon toute apparence, un être supérieur par le sentiment et la pensée, peut-être même par la conscience, au sauvage bipède qui servait de pâture à ses semblables ou qu'ils offraient en holocauste à leurs divinités barbares. Dira-t-on, et cet argument paraît décisif aux partisans de la vivisection, qu'elle est nécessaire aux progrès de la science? Cette nécessité est contestée même par des savants. Les progrès réalisés au moyen de la

vivisection auraient pu l'être, selon eux, sans l'emploi de cette torture scientifique. On peut se demander d'ailleurs si l'utilité de ces progrès est assez grande pour compenser le mal produit par l'endurcissement de l'âme humaine et l'accroissement de la somme de souffrances des créatures inférieures (1). E4-il besoin de remarquer encore que la vivisection est devenue la pratique usuelle et favorite d'individus qui n'ont jamais contribué et ne contribueront, jamais aux progrès de la science, et qu'elle développe, chez eux, nous ne savons quel orgueil malsain en leur persuadant qu'ils servent une divinité, — la Science par un grand S, — à laquelle il est permis de sacrifier tout sentiment d'humanité et qui place ses lévites au-dessus du commun des mortels.

En résumé, l'homme a le droit de détruire les animaux nuisibles et d'user des animaux utiles, mais, en même temps, il a le devoir de ne point infliger aux uns et aux autres une somme de souffrances qui dépasse celle qu'exigent le soin légitime de sa sécurité et la satisfaction de ses autres besoins.

(1) Sans nier que les expériences barbares de la vivisection fournissent à la science des renseignements utiles, on peut se demander si ces renseignements, comme ceux que la torture procurait h la justice, ne sont pas achetés trop cher.

En considérant h quel prix ils sont obtenus, dit M. Loquin, de l'Académie des sciences de Bordeaux, dans une lettre adressée au XIXe Siècle, j'affirme que mieux vaut mille fois résolument s'en passer.

Au siècle dernier existait la torture. Pothier, le célèbre jurisconsulte, faisait valoir avec juste raison, lui aussi, qu'elle rendait des services hors ligne à la justice, et que rien ne pouvait la remplacer. — Et cependant on devait l'abolir et on l'a abolie. Existe-t-il aujourd'hui un seul jurisconsulte qui réclame?

Il y a quelques siècles h peine, ne livrait-on pas à la Faculté de médecine de Moutpellier des criminels pour être disséqués vivants? Certes (quel est l'opérateur qui dira le contraire?), cela était bien autrement instructif que tout ce que l'on se permet aujourd'hui. Pourquoi donc ne le fait-on plus?

Pourquoi? Tout le monde le sait, et, à la question soulevée aujourd'hui, il n'y a à faire qu'une réponse, une seule, et c'est celle-là môme qu'on a faite, aux siècles précédents, aux docteurs de Montpellier et aux sectateurs du grand jurisconsulte d'Orléans : l'humanité prime tout, est audessus de tout, et l'on sera bien étonné, un jour, de notre barbarie actuelle.

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