LIVRE III. — LA MATIÈRE DE LÀ MORALE. — LE DEVOIR, ill
propose la religion, si elle répond à un besoin impérieux de sa nature et si sa raison y répugne moins d'ailleurs qu'aux négations d'une science myope? Pourvu que la religion ne fasse point obstacle à la science en traçant une limite artificielle à ses investigations, comme si la limite naturelle que la science ne peut franchir n'était pas assez étroite! pourvu qu'elle se tienne dans le domaine de l'au-delà, en se bornant à apporter aux hommes des consolations et des espérances qu'elle seule peut leur donner, à leur enseigner la conduite qu'ils doivent tenir pour être consolés et rémunérés des peines de cette vie, pourquoi n'obéiraient-ils point à l'impulsion qui les pousse à y avoir foi ? L'existence même de cette impulsion naturelle n'est-elle pas une preuve de la vérité religieuse?
Toute religion a un culte et une morale. Le culte a pour objet l'accomplissement des devoirs de l'homme envers la Divinité ; il est fondé sur un dogme, qui est une conception particulière de l'existence et des attributs de la divinité, et il se compose d'une série de pratiques reconnues nécessaires à la culture et au développement du sentiment religieux, en même temps qu'elles sont supposées agréables à Dieu. Ce dogme et ces pratiques doivent être en harmonie avec l'état mental de l'homme pour avoir prise sur lui. De là la diversité des religions, leur extension plus ou moins grande dans l'espace et leur succession ou leur transformation plus ou moins rapide dans le temps. La morale religieuse doit, de même, être adaptée aux conditions d'existence des sociétés et changer avec elles, sinon dans ses principes, du moins dans leur mode d'application.
Il resterait à savoir si, en s'abstenant de rendre un culte à la divinité et de s'acquitter de ses devoirs envers elle, on lui cause un dommage comme il arrive pour tous les autres devoirs. C'est une question que nous devons nous contenter de poser, car les religions elles-mêmes l'ont laissée sans solu-
lion. Il convient toutefois de remarquer que le non accomplissement d'un devoir quelconque ne nuit pas seulement à celui auquel on doit, mais encore, directement ou par répercussion, à celui qui doit, et qu'alors même que la divinité ne souffrirait point de la négligence de l'homme à remplir ses obligations envers elle, celte négligence pourrait bien être nuisible à l'homme lui-même. On peut en dire autant des devoirs envers les morts. Ils ont, comme les devoirs envers la divinité, une source purement idéale et sentimentale, et nul ne sait si ceux auxquels ils s'adressent en ressentent ou non les effets. Mais l'accomplissement de ces devoirs satisfait un besoin moral; il est utile aux vivants, s'il ne sert pas aux morts.