LA TUTELLE
Si l'homme exerçait son activité dans les limites de son droit et en vue de l'accomplissement de ses devoirs, il agirait de la manière la plus conforme à l'intérêt général et permanent de son espèce. Sauf les perturbations causées par l'imperfection du milieu où il vit, l'inégalité des saisons, les accidents naturels qu'il n'est pas en son pouvoir d'empêcher, l'action des lois qui gouvernent la production et la distribution de la richesse ne serait point entravée et troublée : la production s'équilibrerait avec la consommation, et la rétribution des agents productifs se fixerait au niveau du prix nécessaire des produits et des services; l'ordre et la justice régneraient clans le monde, l'espèce humaine atteindrait le maximum de durée et de progrès qu'il est en son pouvoir d'atteindre. Mais pour que ce résultat put être obtenu, il faudrait que chacun des individus qui constituent l'espèce humaine eût d'abord la connaissance exacte de ses droits et de ses devoirs, ensuite la capacité d'exercer les uns, de remplir les autres. Or telle est la condition faite à l'homme,
qu'il n'a pu apprendre à connaître ses droits et ses devoirs que par les maux dont leur méconnaissance était la source. Encore cette notion ;i-t-elle toujours été incomplète : partout et de tous temps les droits et les devoirs reconnus et établis ont différé plus ou moins des droits et des devoirs conformes à l'ordre naturel des choses. Enfin, la capacité nécessaire* pour exercer ses droits sans porter atteinte aux droits d'autrui et remplir tous ses devoirs a été inégalement distribuée parmi les hommes. Le petit nombre seulement la possède à un degré suffisant pour pratiquer utilement le self government ou le gouvernement de soi-même.
Cette capacité exige la réunion d'un ensemble de forces physiques, intellectuelles et morales, assez complet pour fournir à l'individu les moyens de s'acquitter de ses devoirs en déployant son activité dans les limites de son droit. Elle est toujours par quelque côté insuffisante et défectueuse. Il n'est pas un seul individu, même parmi les mieux doués, qui ne soit affligé de quelque défaut ou de quelque vice physique, intellectuel et moral qui affaiblit et fausse sa capacité d'agir et de se gouverner. Défauts et vices se transmettent par voie d'hérédité et sont susceptibles d'accroissement ou de diminution, mais il est plus aisé de les accroître que de les diminuer. Ils sont, selon leur nature, plus ou moins nuisibles à l'individu, à la société dont il est membre et à l'espèce. En revanche, l'individu possède des vertus qui sont les véhicules du gouvernement utile de soi-même et qui se transmettent comme les vices par voie d'hérédité. L'étude des défauts, des vices, des vertus, et des effets nuisibles ou utiles de chacun, des moyens de corriger les uns, de développer les autres, constitue une branche importante de la morale; mais cette étude dépasserait les bornes assignées à cet ouvrage. Nous devons nous contenter de constater que la capacité de chacun à exercer son activité dans les limites de son droit et à remplir ses devoirs est toujours plus ou moins insuffisante et